Une version digitale de «Tintin au Congo» et un débat sans fin

Moulinsart a digitalisé et colorisé la version originale du «Petit Vingtième» pour AppStore et Google Play. Et, nonante ans après la naissance de Tintin, ses aventures congolaises font toujours débat.

En 1930, Tintin découvrait le Congo colonial des pères blancs et des trafiquants de diamants. Début janvier à Bruxelles, Belges et Congolais ont débattu sur l’opportunité de republier cet album hors contexte. «Un anniversaire, ça se fête en couleurs avec la colorisation de la version originale en noir et blanc de Tintin au Congo», a argumenté Yves Février, le responsable du département digital de Moulinsart, en soufflant les 90 bougies du célèbre héros. Cette édition, remasterisée à partir des planches d’Hergé, est disponible uniquement sur AppStore ou Google Play. L’album digital a été présenté comme un élément stratégique de l’avenir de Tintin. Il doit permettre au héros nonagénaire de garder le contact avec les jeunes générations. Mais le choix de «Tintin au Congo» fait polémique tant cet album, qui reste le préféré des enfants, est aujourd’hui daté et connoté.

En 2007, le citoyen Bienvenu Mbutu Mondondo avait été jusqu’à écrire au roi Albert II et à réclamer l’interdiction de «Tintin au Congo» devant la justice belge sur base de la loi de 1981 contre le racisme. Quatre ans plus tard, la cour d’appel avait rendu un avis définitif sur la question, estimant «qu’il n’y avait aucune volonté dans le chef-d’œuvre d’Hergé de véhiculer des idées à caractère raciste, vexantes, humiliantes ou dégradantes à l’égard des Congolais, ni d’inciter les lecteurs à la discrimination et à la haine».

Dans un message vidéo projeté lors de la rencontre organisée pour l’anniversaire de Tintin, le docteur Denis Mukwege, premier Prix Nobel de la Paix congolais, a fait savoir qu’il n’y avait à ses yeux «pas de bon ou de mauvais côté» dans cette aventure et que c’est «quand on devient adulte qu’on commence à l’interpréter».

La question s’est rapidement posée de savoir pourquoi Moulinsart ou Casterman ne proposaient pas une édition papier de ce «Tintin au Congo» remasterisé, accompagnée d’une préface remettant la création de l’album dans le contexte historique du colonialisme et du suprématisme blanc. Un tirage collector numéroté à 500 exemplaires, intitulé «Les aventures de Tintin reporter du Petit «Vingtième» au Congo», a été distribué à la presse mais il ne sera pas commercialisé. Il propose une préface qui parle exclusivement de la restauration de «la saveur du trait», de «la lumière plus africaine» que la colorisation jette sur l’aventure, sans dire un mot du contexte colonial.

La colorisation de «Tintin au Congo» et l’idée d’adjoindre une préface à l’album continuent de diviser les responsables de Moulinsart et de Casterman, à tel point qu’aucun représentant de Casterman n’était présent au débat. Benoît Mouchart, le directeur des éditions Casterman, a préféré fêter tout autrement les 90 ans de Tintin. Il a annoncé sur France Inter sa volonté de publier «Tintin et le Thermozéro», un album resté inachevé dont il existe un story-board complet et huit pages crayonnées. Le problème, c’est que Hergé a clairement fait savoir qu’il ne souhaitait pas voir paraître de nouvelles aventures de Tintin après sa mort et que son ayant droit, Fanny Rodwell, a jusqu’ici fait respecter à la lettre ses dernières volontés. Benoît Mouchart invite donc le public à écrire massivement à Fanny pour la faire changer d’avis…

Sourd à ces polémiques éditoriales, Tintin continue de courir le monde. Il est attendu pour une exposition congolaise au Musée Hergé, en Belgique. Il célèbre déjà les 50 ans de ses premiers pas sur la Lune à Barcelone pendant que Séoul admire ses trésors artistiques. Arte et la RTBF tournent un documentaire sur «La véritable histoire de Rascar Capac». Et SwissApollo et Titans Film s’associent pour tourner «Tintin Moonwalker».


Comment peut-on justifier la «remastérisation» d’un album à la gloire de la «mission civilisatrice de la Belgique au Congo» en plein XXIe siècle? Et en faire la cerise sur le gâteau d’anniversaire des 90 ans de Tintin XXIe siècle, à une époque où l’Occident semble retourner à ses vieux démons du «repli identitaire»? Ce sont les questions que le plus grand créateur africain de bande dessinée, le Congolais Barly Baruti, pose après avoir participé, début janvier à Bruxelles, au débat organisé autour de cette réédition polémique.

«Je ne fais pas le procès d’Hergé mais celui de la colonisation, nous explique Barly Baruti. Hergé n’avait pas lui-même choisi d’envoyer Tintin au Congo. C’est son «Bwana», Norbert Wallez, directeur du journal «Le Vingtième Siècle» et de son supplément pour la jeunesse dans lequel sont nées les aventures de Tintin, qui en a voulu ainsi. Wallez voulait faire naître une vocation coloniale chez les jeunes lecteurs. Il était en même temps admirateur de Mussolini. Il sera plus tard arrêté pour «collaboration» et condamné en 1948.»

Wallez était aussi le premier éditeur des albums de «Tintin» dont il partageait, à l’époque, les droits avec Hergé. Faut-il en déduire que le jeune auteur n’avait d’autre choix de se conformer à sa vision paternaliste de l’Afrique? Le directeur du Centre belge de la bande dessinée, Jean Auquier, rappelle régulièrement que «Le paternalisme était dans l’air du temps, sauf chez quelques curés révolutionnaires». Mais il précise aussi que «quand Jijé a dessiné son premier «Blondin et Cirage» à la fin des années 1930 pour «Petits Belges», une revue des Prémontrés d’Averbode qui se vendait par abonnement dans les paroisses et les écoles catholiques, le Noir y était au moins aussi malin que le Blanc, et ne parlait pas comme «le g’and noi’» dans «Ba’be ‘ouge».

Si Hergé fut effectivement le miroir d’une époque, il aurait donc été en même temps le reflet d’un certain milieu: celui de la petite bourgeoisie paternaliste catholique ultra-conservatrice. «Dans les années 1980, j’ai eu la chance de faire un stage de six mois aux Studios Hergé, sous la direction de Bob De Moor, trois ans après la disparition d’Hergé, raconte Barly Baruti. Je savais que Hergé n’avait jamais foulé le sol du Congo et je me suis renseigné sur la manière dont Hergé avait pu se documenter. Bob De Moor me dirigea vers la salle de documentation. Des coupures des journaux s’étalaient à l’infini. Je me suis rendu compte que la plupart des éléments utilisés pour illustrer Tintin au Congo provenaient des journaux de l’époque à fort relent de propagande coloniale. À côté de cela, j’ai retrouvé aussi quelques rares articles quelque peu revendicateurs de Congolais comme Antoine-Roger Bolamba dans La Voix du Congolais.»

Mais l’image qui a le plus marqué Barly Baruti, c’est une photo de famille. «Il y avait debout, un homme, d’un âge certain, à côté de son épouse et de leurs deux enfants, se souvient l’auteur congolais de la série Mandrill, ou des romans graphiques de Madame Livingstone et du Singe jaune. Assis en tailleur au premier plan, trois Congolais arboraient un large sourire, presque exagéré, à coté d’une chèvre et d’un cochon, tenus en laisse par l’un d’entre eux. La légende disait «Voici ma petite famille, ma chèvre, mon cochon, mes boys»…»

Une autre photo caricaturale représentait un «dandy congolais». «Il était debout, fier et torse nu, le cou enroulé d’un col blanc. Sur sa poitrine, un plastron blanc et des manches de la même couleur ornaient ses poignets. Un short trop long moulait ses cuisses galbées. Des chaussettes hautes immaculées retenues par une espèce de porte-jarretelles dépassant le short complétaient cette image humiliante. Bob de Moor me regarda, gêné…»

Pourtant, en dépit de ces clichés coloniaux, la ministre de la Culture du Congo, Jeannette Kavira, déclarait en 2010 à la presse internationale que pour son gouvernement, «Tintin au Congo était un chef-d’œuvre», qui avait incité «de nombreux jeunes Congolais à lire». Barly Baruti veut aujourd’hui nuancer ces propos: «Je préfère dire comme Jean Auquier qu’on n’est pas obligé de prendre les Congolais pour des imbéciles.»

Près de 90 ans après sa création, les questions du respect et de l’égalité dans les rapports entre Belges et Congolais soulevées par Tintin au Congo demeurent. Barly Baruti ne plaide pas pour interdire l’album ni le gommer des mémoires. Il souhaiterait simplement en faire un outil de dialogue et de réflexion sur notre histoire commune.
(TDG)