Un « vrai débat » pour déjouer la mascarade

Face au grand débat officiel qui vient de se clôturer et dont ils n’attendent pas grand-chose, gilets jaunes, syndicalistes et quartiers populaires s’expriment pour imposer d’autres thématiques.

Le grand débat national, lancé par Emmanuel Macron le 15 janvier, est clos depuis ce vendredi 15 mars. En deux mois, plus de 300 000 contributions auront été déposées sur le site Internet ouvert par le gouvernement, tandis que des réunions publiques se sont tenues partout dans le pays. Parallèlement, le mouvement des gilets jaunes s’est maintenu tous les samedis, avec une participation moindre que lors des premières semaines, mais toujours soutenue.

Car le grand débat, s’il a permis à des centaines de milliers de citoyens du pays de dire ce qu’ils avaient à dire, n’a pas pour autant répondu aux préoccupations des Français, et en particulier de ceux qui manifestent leur colère depuis le 17 novembre. Pour une raison simple : quels qu’en soient les résultats, Emmanuel Macron ne veut pas changer le cap de sa politique. Les mesures qu’il avait annoncées après l’acte IV du mouvement n’avaient en rien satisfait les classes populaires qui avaient décidé de s’installer sur les ronds-points.

À partir du 15 mars, les contributions collectées durant ces deux mois de « grand débat » vont donc être compilées, triées, classées, pour tenter d’en sortir quelque chose de cohérent. Mais cohérent avec quoi ? Probablement pas avec les revendications exprimées depuis des semaines dans les manifestations, comme en témoigne le questionnaire très fermé mis en ligne sur le site officiel. Mais plus sûrement avec la politique néolibérale d’Emmanuel Macron. Des logiciels vont même se charger de faire le travail, ce qui ne manque pas de soulever quelques questions…

Du coup, face à l’ampleur de la crise sociale et politique qui a explosé depuis le 17 novembre, des initiatives alternatives au grand débat officiel ont vu le jour. Sur Internet, avec le site du Vrai Débat, lancé par des gilets jaunes. Au sein du mouvement lui-même également, lors des assemblées générales, où les revendications et les décisions d’actions sont constamment discutées par tous avant d’être votées. Les maires, sur lesquels Emmanuel Macron a tout fait pour s’appuyer dans la tenue de son grand débat, ont également monté des initiatives sur leurs communes. C’est le cas des maires communistes, dès le départ du mouvement.

En Seine-Maritime, par exemple, la mairie de Dieppe avait lancé les « cahiers de la colère et de l’espoir » dès le 16 novembre. À Grigny, dans l’Essonne, la municipalité, conduite par Philippe Rio, a également lancé une consultation de la population. La ville indique avoir reçu 300 participations écrites. Elle avait mis les cahiers de doléances à disposition des citoyens de la commune dans chaque maison de quartier, installé une urne dans l’hôtel de ville, et ouvert une plateforme numérique qui a recueilli une trentaine de doléances. En outre, elle a organisé des réunions publiques, baptisées les « jeudis de l’espoir », dans lesquelles plusieurs centaines d’habitants ont pu venir exprimer leurs besoins et leurs revendications. Autant d’initiatives que les algorithmes chargés d’analyser les contributions du grand débat officiel auront peut-être du mal à retraduire… La première synthèse de ces débats pointe un marqueur fort dans cette ville plus pauvre que la moyenne : un constat général de l’injustice fiscale et d’une répartition inégalitaire des richesses au bénéfice exclusif des riches. En matière sociale, ce sont le faible niveau des salaires et celui des retraites qui arrivent en tête. « Les retraités ont été nombreux à participer à cette consultation », souligne d’ailleurs le maire communiste Philippe Rio. Sur le plan démocratique, les habitants de Grigny qui se sont exprimés se reconnaissent dans les revendications des gilets jaunes qui refusent toute récupération politique : la défiance à l’égard des institutions que sont le président de la République, le gouvernement et le Parlement est grande. Elle l’est beaucoup moins à l’égard des élus locaux.

En France, nombre d’observateurs ont noté qu’un thème particulier a émergé dans les préoccupations : la santé et l’accès aux soins. Ce thème ne figure pourtant pas parmi les thématiques retenues dans le grand débat. Le porte-parole du gouvernement, Benjamin Griveaux, a été obligé de le reconnaître fin février. La difficulté d’accès aux soins sur certains territoires renforce le sentiment de relégation et de déclassement d’un nombre croissant de citoyens.

CGT : nouvelle action le 19 mars

La CGT, qui avait appelé à la grève le 5 février et qui lance une nouvelle journée d’action le 19 mars, a elle aussi organisé ses propres consultations. D’autres thèmes s’y sont imposés : la politique des transports, la CSG, la fiscalité, mais aussi l’organisation des services publics, ou encore des revendications en matière de droits et de conditions de travail à l’opposé des lois travail de 2016 et 2017. Encore des thématiques qui ne figurent pas dans les priorités du grand débat officiel.

Il restait enfin un « grand débat » parallèle, le « vrai débat ». Comme pour le site officiel, il s’agit d’une plateforme numérique présentée comme « une alternative à la mascarade » du grand débat. Les dépôts de contribution y sont désormais clôturés. Celle-ci incluait neuf thématiques. Selon celles-ci, on comptait de 8 000 à 25 000 contributions.

Dans les assemblées, les gilets jaunes n’attendent pas grand-chose du grand débat officiel. Ils appellent à la poursuite de la mobilisation et ont lancé un appel à l’acte XVIII pour le samedi 16 mars. Ailleurs aussi, on ne se fait pas beaucoup d’illusions. Le maire de Grigny, Philippe Rio, « n’attend pas grand-chose » de ce qu’en fera le gouvernement. Il rappelle le sort qui a été fait aux quartiers populaires lorsque Emmanuel Macron a jeté le plan Borloo aux oubliettes en mai 2018, alors qu’il s’agissait d’un « processus qui venait d’en bas et qui était consensuel ». « Il y a objectivement convergence de revendications entre les habitants des quartiers populaires et les gilets jaunes », constate-t-il. « Les quartiers populaires ont plongé dans le déclassement avec une accélération depuis la crise financière de 2008. Les gilets jaunes ont résisté dix ans, mais redoutent le même sort, et ils réagissent. » Face à ce constat social, l’élu finit même par dresser « un parallèle entre les violences policières dans les banlieues et (celles) contre les gilets jaunes aujourd’hui ».