Aéroports de Paris. Vers un crash pour l'Etat

Sauf surprise, et malgré les oppositions, la privatisation d’ADP, dont l’État est actionnaire majoritaire, devrait être validée par l’Assemblée. L’opération pourrait coûter très cher financièrement, stratégiquement et socialement.

Depuis 2005, l’État est l’actionnaire majoritaire de la société Aéroports de Paris (ADP), comprenant Orly et Roissy-Charles-de-Gaulle, Le Bourget, ainsi que plusieurs plateformes dans le monde. Au titre de l’année 2018, ADP devrait verser 382 millions d’euros de dividendes à ses actionnaires, dont la moitié reviendra à l’État. À l’horizon 2020, l’État aura ainsi récupéré près de 1 milliard d’euros. Un actif rentable dont le gouvernement souhaite se défaire (avec Engie et la Française des Jeux) pour abonder un « fonds d’investissement pour l’innovation » de 10 milliards d’euros. En théorie, il s’agit de sortir du cash pour financer des projets innovants. En pratique, le fonds rapporterait 250 à 300 millions par an, moins que ce que rapportent en dividendes les trois entreprises !

De plus, l’État joue à la roulette russe avec Aéroports de Paris et cela pourrait coûter cher. La société dispose d’une concession perpétuelle, liée à la participation majoritaire de l’État. Avant de vendre ses parts, l’État est obligé de limiter cette concession dans le temps. Cela implique d’indemniser les autres actionnaires (comme Vinci) pour la perte d’une recette perpétuelle désormais limitée à soixante-dix ans. Un montant incalculable. « Il faudrait comparer les plans d’affaires sur soixante-dix ans à ceux prévus à l’infini, explique un expert-comptable. Impossible. En parlant de 1 milliard d’euros, le gouvernement adopte une position prudente. Il faut un montant qui satisfasse tout le monde pour éviter les recours des actionnaires. » Donc sur une vente estimée à 8 ou 9 milliards d’euros, l’État perd d’office 1 milliard. Mais ce n’est pas tout. Le projet de loi prévoit que l’État rachète les biens d’ADP dans soixante-dix ans et là aussi c’est le grand flou. Impossible de connaître la valeur de l’entreprise en 2089 ! En 2018, elle est de 12,8 milliards d’euros : dans une hypothèse haute, cette valeur ne ferait que croître et l’État ne serait pas en capacité de racheter l’entreprise dont il était propriétaire. Dans une hypothèse basse, « si ADP ne fait aucun investissement », selon l’expert-comptable, la valeur baissera pour se rapprocher de zéro et l’État risque de récupérer une infrastructure exsangue.

Déjà un milliard d’euros de perte

Et ADP a une particularité. À Toulouse, Nice ou Lyon, le privé est actionnaire des sociétés qui gèrent l’aéroport, mais n’est pas propriétaire du domaine. Or ADP est propriétaire de 6 600 hectares, dont 2 000 sont dédiés aux activités immobilières et commerciales, qui produisent la majeure partie du bénéfice. Le privé pourrait être tenté de concentrer ses investissements sur ces activités, comme à Clermont-Ferrand, dont Vinci est exploitant depuis 2008, où la CGT a constaté l’augmentation des tarifs des parkings, la hausse des loyers payés par les commerces et celle des redevances aéronautiques. Mais ADP pourrait aussi faire fructifier sa réserve foncière. Sur ce point, l’Agence des participations de l’État prévoirait, selon une source à Bercy, que l’acheteur ne puisse pas céder les terrains « sans autorisation de l’État et que, en cas de cession, le gain soit partagé. L’État contrôlerait également l’usage des terrains ».

Mais l’État arrivera-t-il vraiment à contrôler ADP ? Pour un expert aéroportuaire, « il y a souvent une asymétrie d’informations et si les hauts fonctionnaires ne connaissent par parfaitement le fonctionnement de l’aérien, ils passent à côté ! » Tout ceci sera acté par un cahier des charges, négocié entre l’État et l’acheteur, qui ne sera pas rendu public. Avec un risque : plus l’État tentera d’imposer un contrôle fort, moins les candidats accepteront de payer. À moins que, à l’inverse, le gouvernement ne donne un blanc-seing à l’acheteur, comme il l’a fait à Toulouse avec un pacte d’actionnaires qui permettait à l’investisseur chinois de contrôler la société, tout en restant minoritaire à 49,9 %, selon la Cour des comptes. Achetées 308 millions d’euros en 2015, ces parts sont en passe d’être revendues près de 500 millions trois ans plus tard. Entre-temps, l’actionnaire s’est servi dans la trésorerie d’Aéroport Toulouse-Blagnac, pour se verser près de 20 millions de dividendes.

L’exemple de Rennes et Nantes

Pourtant, à la vente, l’État avait obtenu plus qu’espéré ! Mais pas sans conséquence : « Si l’acheteur paye trop cher, explique Arnaud Boucheix, CGT Vinci Airports, ensuite il cherche à rentabiliser un maximum en tirant sur les charges. » À Toulouse, la Cour des comptes relève une stabilisation des effectifs depuis 2015, alors que le trafic augmente. Pour Rodolphe Robert, représentant syndical, cela se traduit par des non-remplacements à la retraite et des réorganisations de postes. Une optimisation déjà passée par Clermont-Ferrand, avec l’élaboration d’un poste d’« agent d’exploitation polyvalent », qui doit « coordonner les services au sol et gérer l’avion en escale », « gérer les demandes d’assistance et la facturation », « gérer l’accueil physique et téléphonique » ou « gérer le parking véhicules », entre autres, tout en travaillant également à la sûreté et à la sécurité ! Rémunéré entre 1 489 euros brut et 1 659 euros brut. En parallèle, les sociétés « limitent leurs besoins en investissements », comme l’explique la Cour des comptes. Pour Daniel Bertone, CGT ADP, il s’agit de « saturer l’infrastructure pour augmenter sa rentabilité ».

À Rennes, où Vinci Airports est actionnaire depuis 2010, la chambre régionale des comptes de Bretagne, dans un rapport d’octobre 2018, décrit des montages financiers « très favorables aux actionnaires », comme des emprunts contractés par la société auprès de Vinci, à des taux allant jusqu’à 10 %, alors qu’elle dispose d’une trésorerie de 11,2 millions d’euros ! En sept ans, les actionnaires (Vinci et la CCI) ont investi 4 millions et touché 2 millions d’euros de dividendes. La région Bretagne, propriétaire de l’aéroport, a, elle, investi 8 millions sans rien toucher, n’étant pas actionnaire.

Déjà exploitant de Rennes, Nantes, Lyon, Clermont-Ferrand et de huit autres plateformes en France, Vinci Airports semble prêt à mettre le prix pour obtenir ADP. Devant le comité d’entreprise en décembre 2017, son PDG, Xavier Huillard, souhaitait « jouer » à partir du moment où il pourrait obtenir plus de 30 % des parts. « On verra après les débats parlementaires combien l’État veut vendre de parts et à qui, en fonction des enchères », dit-on à Bercy. Xavier Huillard parlait, lui, d’une valeur boursière de 15 milliards et précisait : « Ce n’est pas aussi démesuré que cela »… De leur côté, les sept départements franciliens sont prêts à mettre 6 milliards d’euros sur la table, avec un fonds d’investissement, pour conserver un contrôle public au sein du groupe afin d’éviter que « le privé se soucie plus de sa rentabilité que des territoires et des populations ! » assure Patrick Devedjian, président LR des Hauts-de-Seine.

Après les autoroutes, encore un beau cadeau pour Vinci !

De son côté, le groupe de BTP assume sa boulimie de concessions (en France, il exploite plus de la moitié du réseau autoroutier et la ligne à grande vitesse Tours-Bordeaux), mais avec quel impact sur la stratégie aéroportuaire française ? Pour la CGT, « les exploitants développent des stratégies autonomes qui entrent parfois en concurrence avec le soutien financier des collectivités territoriales ». Un avis partagé par l’expert aéroportuaire, qui estime que Vinci n’a pas investi sur Rennes pour favoriser sa plateforme de Nantes.

Mais il y a peu de chances que le gouvernement dévie de sa trajectoire. Au cabinet de Bruno Le Maire, on soutient « un choix idéologique » : « Ce n’est pas le rôle de l’État de s’occuper de boutiques de luxe ou d’hôtels qui représentent 70 % du résultat d’ADP. Notre rôle, c’est d’innover et de s’assurer un rendement fixe pour cela, avec le fonds d’innovation… Enfin presque fixe, parce que ce sera placé en Bourse. »