Négociations commerciales: Les agriculteurs vont-ils se faire rouler dans la farine malgré la loi?

Avec la loi issue des Etats généraux de l’alimentation (EgAlim), tout devait changer. L’exécutif avait promis à longueur d’interviews que le texte allait enfin permettre aux agriculteurs de mieux vivre de leur travail en touchant un revenu décent. Sauf qu’aujourd’hui, plusieurs acteurs estiment que ce scénario idyllique est loin de se réaliser.

Le mois de février est crucial : pendant cette période, les industriels de l’agro-alimentaire (qui achètent les produits des agriculteurs) négocient les tarifs de l’année avec les centrales d’achat de la grande distribution (Leclerc, Système U, Carrefour…). Ces négociations sont très importantes puisqu’elles conditionnent les revenus des producteurs. Par exemple, si la grande distribution accepte de payer plus cher, les industriels peuvent faire redescendre cette marge vers les agriculteurs.

« Le lait est l’arbre qui cache la forêt »

A en croire l’Ania, l’association nationale des industries alimentaires, la réalité est bien différente. « A seulement 15 jours de la fin des négociations commerciales, le terrible constat s’impose (…) rien n’a changé » s’alarme-t-elle dans un communiqué publié mercredi. « La grande distribution est dans une position dogmatique et nous demande de baisser nos prix, poursuit Valérie Weil Lancry, directrice juridique en charge des négociations commerciales à l’Ania. C’est difficile de mieux rémunérer les producteurs quand on ne gagne pas d’argent. » Du côté des grandes surfaces, le discours est bien différent : « Les discussions entre E.Leclerc et ses fournisseurs ont plutôt bien démarré, écrivait Michel-Edouard Leclerc
sur son blog fin janvier (…) il est inutile de [nous] faire par avance un mauvais procès ».

Pour tenter d’y voir plus clair, une réunion avec la grande distribution, les industriels, et les syndicats agricoles doit se dérouler ce mercredi en présence de Bruno Le Maire et de Didier Guillaume. Interviewé par RTL, le ministre de l’Agriculture s’est montré plutôt optimiste : « Les négociations commerciales en cours, grâce à la loi Alimentation, font que les prix sont en train d’être relevés pour les agriculteurs, notamment pour le lait ». En effet, de nombreux accords ont déjà été signés pour revaloriser les prix payés aux producteurs dans cette filière.

Mais certains craignent qu’il ne s’agisse que d’un feu de paille. « Le lait est l’arbre qui cache la forêt. Il y a un paquet de filières, en céréales, fruits et légumes ou en viande, où il ne s’est rien passé » expliquait la semaine dernière Richard Panquiault, directeur général de l’Ilec (représentant les grandes marques), devant les sénateurs.

Un ruissellement… vers le consommateur

Pour Olivier Dauvers, spécialiste de la grande distribution, ce blocage n’a rien d’étonnant. « Le niveau de concurrence entre les distributeurs est tellement élevé qu’ils font tout pour garder leurs clients, décrypte-t-il. Donc le gain de marge permis par des mesures comme le relèvement du seuil de revente à perte (SRP) ou l’encadrement des promotions sur les denrées alimentaires ira dans la poche des consommateurs, au détriment des agriculteurs ».

Dans les faits, cela se traduit dans les supermarchés par « des baisses de prix sur les marques distributeurs (MDD), des promotions sur les rayons non-alimentaires (hygiène, droguerie, etc.) ou encore des nouveaux programmes de fidélité » poursuit Olivier Dauvers.

Une loi déséquilibrée ?

« Nous allons demander aux grandes enseignes de se comporter de façon responsable, affirme Valérie Weil Lancry. Nous voulons aussi des contrôles renforcés et des sanctions dissuasives contre ceux qui ne respectent pas la loi. » Lundi, Didier Guillaume a promis de solliciter le médiateur des négociations commerciales et de mener en parallèle des contrôles de la DGCCRF « dans les magasins ».

Simple effet d’annonce ? Pour Dominique Amirault, président de la fédération des entreprises et entrepreneurs de France (FEEF) qui représente les fournisseurs PME de la grande distribution, la loi ne s’attaque pas à un problème de fond : le déséquilibre « entre un amont atomisé », avec des milliers d’agriculteurs et PME de l’agro-alimentaire, « et un aval extrêmement concentré », avec cinq centrales d’achats pour la grande distribution. En attendant que le rapport de force soit corrigé, les agriculteurs risquent encore de repartir les mains (quasi) vides de ces négociations.

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