"Total a été stigmatisé pour la prime contre la grève, mais je comprends leur position"

À l’usine Total de Feluy, la grève n’a pas rencontré le soutien souhaité. La faute à cette fameuse prime octroyée par la direction, mais pas seulement.

La fumée de l’usine s’élève dans le ciel encore noir. De loin, la situation semble normale. Si ce n’est qu’il manque le ballet incessant des camions, bloqués par les nombreux piquets de grève qui s’égrènent le long du zoning de Feluy.

euros pour les non-grévistes
La direction de Total aurait promis un prime de 1800 euros aux travailleurs qui assureraient le service ce 13 février

Le zoning de Total devait être un point chaud de la grève. Les syndicats étaient remontés à bloc après l’annonce de la prime de 1.800 euros. Ce montant serait offert aux employés qui travailleraient malgré l’appel des syndicats. Enchaîner deux pauses de douze heures le 13, et huit heures le 14, soit un total de 32 heures. Une nuit passée dans l’entreprise pour s’assurer un accès au poste. “Le principe est inacceptable“, s’étaient écriés les syndicats, décidés à faire valoir leur droit. Pourtant, à l’heure d’arrivée des travailleurs, le calme règne. “Ils sont venus hier soir, ils ont dormi à l’usine pour être sûrs de pouvoir rentrer“, nous explique un gréviste.

Total Feluy propose 1800€ à ses travailleurs pour ne pas faire grève

Vers 8 heures du matin, le bruit court qu’il y aurait une septantaine de travailleurs qui assurent le service minimum, assurer la sécurité de cette entreprise classée SEVESOII. Ils sont 150, un tiers des travailleurs.

“Une signature et vous touchez la prime”

Pour le reste, il ne se passe pas grand-chose. Les grévistes le sentent, la mobilisation baisse. “On propose 1.800 euros à ceux qui ne suivent pas la grève. Même pas obligés d’aller travailler, il suffit d’aller signer un registre au château de Seneffe. Une signature et vous touchez la prime. Alors les gens restent chez eux.” Cette prime anime nos conversations, ce que déplorent les grévistes. “Ça déplace le vrai sujet qui reste la lutte sociale. On parle des travailleurs qui dorment dans l’usine, mais ce n’est pas la première fois. La prime pour ceux qui travaillent non plus. Mais ici nous avons eu la preuve, un mail de la DRH qui l’explique aux chefs d’équipe”, nous explique Dominique Laporta, délégué Setca à Feluy. Un peu plus loin, un gréviste analyse: “Total a été beaucoup stigmatisé pour cette prime. Ce n’était pas très malin de l’annoncer, mais je comprends leur position. Ils veulent que l’usine tourne. Mais les vraies personnes à montrer du doigt, c’est la FEB. Elle aurait pu mettre la pression sur le gouvernement.”

La confusion règne 

Nous voulons que notre patron nous représente dans les négociations

Difficile de savoir exactement qui cela concerne, qui a été travailler pour toucher un mois de salaire en une journée, ni même s’ils toucheront quelque chose. Sur les piquets, les grévistes ignorent ce qu’il se passe à l’intérieur. Une rumeur monte, les travailleurs ne presteraient pas 12 heures, mais assureraient des pauses de 8 heures. Pas de prime, donc? Rien n’est clair, beaucoup de “on dit”.

Retour à l’essentiel, la lutte et la mobilisation. “Bien sûr nous protestons contre la marge de 0,8% et l’échec de l’Accord Interprofessionel. Mais nous bloquons aussi notre usine pour interpeller notre propre patron, Patrick Pouyanné. Total est un gros poisson, son avis compte forcément dans les discussions. On le voit en photo avec Timmermans. Qu’il lui explique nos conditions de travail. On demande à notre patron de nous représenter.”

Pas de gilet jaune

Près d’un petit feu, des bonnets rouges, des vestes vertes, mais pas de gilet jaune. Forcément, nous en parlons: “Nous on bloque, on proteste, on reprend le combat de nos grands-parents. Les gilets jaunes, comme en France, bloquent même les petits commerçants. Or eux aussi, ils ont du mal. Nous, on veut bloquer les grands patrons. C’est eux qui décident, qui peuvent faire bouger les choses.”

Les gens ne sont pas plus heureux au travail. Ils sont juste moins solidaires

Au loin, toujours cette fumée qui sort des cheminées, grossie par celles, modestes, des feux allumés par les grévistes pour se donner du courage. La mobilisation continue, la production aussi.