Les écrivains face à leurs nuits blanches

Tahar Ben Jelloun ne nous avait pas habitués à cela. L’écrivain, souvent considéré comme un sage, nous entraîne dans son « Insomnie », un quasi-thriller. Son héros, qui souffre de longues heures sans sommeil, comprend qu’en tuant l’un de ses congénères il obtient une sorte de crédit sommeil. Mais le crédit s’épuisant, l’opération doit être renouvelée. Sans cesse. Ce roman jubilatoire, mâtiné d’humour et de réflexions sur la vie et le rapport aux autres, ne cesse de nous surprendre.

Lorsque Tahar Ben Jelloun a perdu sa mère en 2002, il s’attendait à ne pas fermer les yeux avant le lever du jour. Ce fut l’inverse. Libéré de l’anxiété face à la mort de l’être cher, son sommeil fut réparateur. Mais les nuits parfaites ne durent pas. Ainsi est née l’idée de ce roman. Son histoire met en lumière la fameuse angoisse de la page blanche qui se traduit en… nuit blanche. Soyons rassurés, Ben Jelloun dans la vraie vie ne tue pas, il se lève et fait… la vaisselle ! Il peut aussi ranger son appartement ou écouter des conférences qui le bercent.

Comme lui, Philippe Claudel prend ses écouteurs et se branche sur des podcasts de France Culture « Les pieds sur terre » ou « LSD ». On adore. Rares sont ceux qui, comme Eric Reinhardt ou Serge Joncour, dorment du sommeil du juste. Ou comme Christine Angot qui considère le sujet trop intime pour l’évoquer. Certains écrivains savent exploiter au mieux ce temps de veille. David Foenkinos, qui publie prochainement « Deux sœurs », jubile : « Je dors rarement, entre deux heures trente et cinq heures, et c’est grâce à cela que j’ai des idées, je pense, je réfléchis. Le cerveau fonctionne différemment au cours de cette phase, de cette zone étrange. L’insomnie est la meilleure chose qui puisse arriver à un écrivain ! »
Leïla Slimani redoute ces heures blêmes qui l’étreignent. « Et c’est un cercle vicieux car l’angoisse alimente les insomnies et les insomnies augmentent l’angoisse. » Mais l’écrivaine doit convenir que les scènes d’horreur de « Chanson douce » ont été imaginées en pleines ténèbres, moment propice pour échafauder le pire. Aussi garde-t-elle, près de son lit, un carnet pour noter quelques mots.

De g. à dr. et de ht en bas : Olivier Guez, Guillaume Musso, Grégoire Delacourt, Philippe Jaenada, Leïla Slimani et Bernard Pivot.
De g. à dr. et de ht en bas : Olivier Guez, Guillaume Musso, Grégoire Delacourt, Philippe Jaenada, Leïla Slimani et Bernard Pivot. © P.Fouque, H.Pambrun, A.Isard, H.Assouline

Comme elle, Karine Tuil, auteure pourtant de « L’insouciance », reconnaît : « Les soucis provoquent des insomnies. C’est ma hantise. Dans ces cas, je réfléchis à la structure de mon roman, je peux prendre quelques notes, mais j’ai l’impression que si je m’adonnais à une autre activité, je ne me rendormirais plus. » La jeune femme évite de se mettre devant son ordinateur car « l’écriture de nuit est trop sombre ». Quant à Grégoire Delacourt qui s’apprête à publier « Mon père », coutumier du réveil intempestif à 3 heures du matin, il confie : « Je profite de cet état comateux et bienheureux, c’est là que j’écris. »

Je passe ces heures, furieux, à me demander pourquoi je ne dors pas

Chacun a son truc. Pour Guillaume Musso, ses insomnies sont « un miroir à deux faces. Tantôt nuits noires, spéculations anxieuses et projections apocalyptiques, tantôt nuits blanches, territoire privilégié de l’inspiration, peuplé de personnages répétant une pièce qu’ils rejoueront le lendemain matin sur le clavier de mon ordinateur ! » Pour d’autres, c’est l’horreur. Olivier Guez s’est « organisé un cérémonial pour tenir à distance l’ennemie avant de s’endormir : téléphone éteint, ni radio ni télé et lecture de fiction ». Mais lorsque, malgré tout, elle surgit, « n’ayant pas de remède particulier », il se retient de réveiller… sa jeune épouse et reprend la lecture du roman abandonné. Pour Bernard Pivot, c’est une autre histoire : « Je passe ces heures, furieux, à me demander pourquoi je ne dors pas. Et c’est au moment où j’ai la réponse que je m’endors. Mais le matin, au réveil, mon sommeil a effacé la réponse, en sorte que tout recommencera la nuit prochaine… »

Le sujet inspire. Philippe Jaenada, Prix Femina, pourrait lui aussi en faire un livre. Se couchant au milieu de la nuit, ses insomnies interviennent à… 7 heures du matin ! « L’une des choses que je préfère dans la vie avec le whisky, c’est lire. Donc là, c’est l’aubaine ; je n’ai pas peur de ne pas me rendormir. Et bien sûr, détendu, je sens mes yeux qui se ferment et j’entends mon cerveau qui ricane ! » Quant à Clara Dupont-Monod, auteure de « La révolte », elle se met à corriger dans son esprit ce qu’elle a rédigé dans la journée. Ce qui la conduit immédiatement devant… le frigo. « Je me prépare un repas, je suis même capable de cuisiner. En période d’écriture, je fais, en plus, des cauchemars. Alors là, c’est poule au pot ! »

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