L'archéologie et l'actualité de «Tromelin, l'île des esclaves oubliés»

RFI : Vous travaillez en tant qu’archéologue sur l’esclavage. Quelle est l’histoire des esclaves de Tromelin ?

Thomas Romon : C’est l’histoire d’un bateau de la Compagnie des Indes qui quitte Bayonne dans les années 1760 pour rejoindre l’île Maurice, à l’époque appelée l’ile de France. De l’île Maurice, le bateau part à Madagascar pour chercher du riz et du bœuf, mais il embarque aussi – clandestinement, parce qu’il n’avait pas l’autorisation – des esclaves. Lors de son voyage retour, le bateau échoue sur une petite île dans l’Océan indien, l’île de Tromelin [à l’époque appelée île de Sables, elle portera plus tard le nom du chevalier de Tromelin qui avait secouru les naufragés, ndlr]. Les naufragés, environ 120 hommes d’équipage et autour de 80 à 100 esclaves, y construisent un puits, parce qu’il n’y avait pas d’eau sur cette île. Ensuite, ils construisent un bateau. Trop petit, seuls les marins français peuvent repartir avec le bateau et regagner Madagascar en promettant aux esclaves de revenir les chercher. Une chose qui sera faite uniquement 15 ans plus tard et il ne restera plus (sur l’île) que sept naufragés et un enfant de huit mois au moment de leur sauvetage en 1776.

Vous avez initié le projet. En quoi consiste l’actualité de cette exposition ?

Max Guérout : On s’est aperçu avec stupeur que ce qu’on pensait être un phénomène historique que l’on étudiait avec un peu de recul, que ce n’était pas un phénomène historique, mais l’actualité. En 2017, CNN a montré une vidéo tournée en Libye montrant une vente d’esclaves africains. C’est pour cela que nous avons terminé cette exposition en montrant que cette histoire d’esclavage n’est pas finie et il faut toujours s’y intéresser.

L’exposition évoque plusieurs questions comme l’abandon ou comment créer une société ou une mémoire. Cela fait beaucoup penser aux immigrés qui échouent en Méditerranée.

Max Guérout : Bien sûr. On ne peut pas, d’un côté, faire le travail qu’on vient de faire et oublier qu’en même temps se passe la même chose en Méditerranée ou ailleurs et qu’on a un regard moins attentif. L’avantage de l’exposition est qu’elle porte un regard sur ces phénomènes avec un regard complètement impartial. Elle laisse le visiteur libre de se forger sa propre opinion. Trop souvent, l’esclavage, comme l’immigration, est saisi par les politiques ou par les idéologues et en fait un enjeu politique. Or, c’est un enjeu humain. Donc, il faut oublier tous les aspects politiques et idéologiques et regarder la réalité.

image« Le circuit de traite à Madgascar » dans l’exposition « Tromelin, l’île des esclaves oubliés ».
Siegfried Forster / RFI

Quelle est la plus grande découverte scientifique réalisée sur l’île de Tromelin ?

Thomas Romon : On a pratiquement une photographie d’un instant, en 1776, du moment où ils quittent l’île pour regagner l’île Maurice. À partir de là, tout est enfoui, tout est couvert par le sable. Nous, on vient plusieurs centaines d’années après. Mais quand on enlève ce sable, on arrive au niveau archéologique tel qu’il a été laissé au moment du sauvetage de ces naufragés.

Pourquoi, cette île de Tromelin représente-t-elle pour vous un petit « Pompéi » ?

Thomas Romon : C’est peut-être un peu exagéré. La différence, c’est que Pompéi est recouvert par une catastrophe géologique, une éruption volcanique, qui détruit en partie ce qu’il y a. Sur l’île de Tromelin, c’est recouvert par le sable apporté par le vent et la mer.

Cette histoire tragique nous renseigne aussi sur le fait comment les êtres humains créent une société. Les naufragés, est-ce qu’ils se sont affranchis des règles et des tabous de leur ancienne société ?

Thomas Romon : À partir du moment où ils sont abandonnés par les Français, ils sont captifs de l’île, mais ils ne sont plus captifs des Français. Ce sont des gens qui ne se connaissent pas, qui proviennent des hauts plateaux de Madagascar et quelques-uns de la côte. Ils se retrouvent sur une petite île où il faut survivre. Par l’archéologie, nous avons pu montrer la façon dont ces gens se sont pris pour reconstituer une petite société qui a permis de survivre pendant 15 ans, jusqu’à leur sauvetage.

imageCoupelles et cuillères trouvées sur l’île de Tromelin, exposées dans l’exposition « Tromelin, l’île des esclaves oubliés ».
Siegfried Forster / RFI

Qu’est-ce qui vous a frappé le plus par la façon dont les esclaves sur l’île ont agi en tant que société ?

Max Guérout : La grosse vertu de notre travail, c’est que les vestiges ont parlé d’eux-mêmes. Par exemple, les esclaves ont accepté de vivre dans des maisons en pierres, quelque chose qui est perçu par eux comme un tombeau. Et puis, on a la certitude qu’ils se sont concertés pour organiser leur espace de vie et de le transformer. On trouve des bijoux, des objets décorés… Quand on lit des ouvrages d’époque des ethnologues sur Madagascar, ils ont tendance à dire : tel groupe ethnique est comme ceci, il vit comme cela, il s’organise comme ci ou comme ça. Ici, non, ce n’est pas le cas. La solution qu’ils adoptent, c’est une image de la solidarité. Mettre des habitats des uns autour des autres, c’est comme se tenir les coudes.

Quel est l’objet trouvé sur place qui vous a étonné le plus ?

Max Guérout : Ce sont les cuillères qu’ils ont fabriquées. Aussi curieux que cela apparaisse, je n’ai trouvé aucun équivalent dans les musées ou dans la littérature. Une coupelle avec des ailes qu’on replie sur un manche. C’est assez ingénieux.

Selon vous, l’histoire des esclaves de Tromelin se situe entre Robinson Crusoé et le Radeau de la Méduse.

Max Guérout : Robinson Crusoé est l’un des archétypes de l’abandon. Mais autour de Robinson Crusoé, il y avait tellement d’auteurs qui ont écrit leur vision. Il y a toute une réflexion autour de la solitude et la manière dont on peut la vivre ou pas. Le drame du Radeau de la Méduse, c’est qu’une partie des gens est sauvée, mais tout le monde s’en fiche du reste.

imageThomas Romon (à g.) et Max Guérout, commissaires scientifiques de l’exposition « Tromelin, l’île des esclaves oubliés » au musée de l’Homme, à Paris.
Siegfried Forster / RFI

Cette exposition repose sur le travail de deux chercheurs français et un dessinateur français pour expliquer cette histoire tragique d’esclavages malgaches. Est-ce un paradoxe ? Devrait-on faire raconter cette histoire plutôt par les descendants malgaches ?

Thomas Romon : C’est une question judicieuse et à laquelle on est souvent confrontée quand on fait l’archéologie – étant métropolitain – dans les Antilles. J’ai envie de dire deux choses : d’abord ce sont des gens compétents qui devraient faire le travail, peu importe la couleur de leur peau. Deuxièmement : évidemment, on est entourés d’archéologues malgaches et mauriciens pour mener à bien ces travaux. C’est véritablement le travail d’une équipe.

Qu’est que l’histoire de Tromelin révèle sur la création de la mémoire en France ?

Max Guérout : L’importance de parler de cette manière-là de l’esclavage, c’est d’essayer de soulager les descendants d’esclaves. Un jour, j’étais en contact par internet avec une jeune femme qui me dit : « un esclave, peut-il s’appeler du nom du bateau qui l’a transporté » ? Je réponds : oui, pourquoi vous me demandez cela ? Et elle me dit : « mon arrière-grand-père s’appelle Utile » [le nom du bateau échoué sur l’île de Tromelin, ndlr]. Elle reste très réticente et discrète, mais, au bout d’un moment, l’échange devient plus facile. Je lui propose alors : votre question et votre histoire sont vraiment très intéressantes. Acceptez-vous qu’on mette notre échange sur le forum de notre site internet ? Elle me répond : « non, surtout pas ». Là, je réalise que cette jeune femme qui est arrière-arrière-arrière-petite-fille d’esclaves refuse qu’on le dise, qu’on en parle !

Donc, la vraie vertu de notre travail, c’est ça : essayer de parler à ces gens portant cette espèce de traumatisme qui est transmis de génération en génération et qui le portent toujours en eux, parce qu’ils sont descendants d’esclaves. Il faut leur dire : c’est une histoire comme une autre, parlons-en objectivement et posément. Peut-être cela va vous soulager de l’époque qui est sur vous. Tous les descendants d’esclaves – prenez les Martiniquais, les Guadeloupéens – tous ont cette histoire-là.

imageLa bande dessinée de Sylvain Savoia parmi les écrits littéraires sur le retentissement du naufrage dans l’exposition « Tromelin, l’île des esclaves oubliés ».
Siegfried Forster / RFI

Tromelin, l’île des esclaves oubliés, exposition au musée de l’Homme, à Paris, du 13 février au 3 juin 2019.