Félix Moati : “Mes premières fois, je les ai toutes vécues à Paris”

Félix Moati, réalisateur du film Deux Fils, lors du tournage.
Félix Moati, réalisateur du film Deux Fils, lors du tournage.
© Victor Moati – Nord Ouest Films

En vrai titi, le jeune réalisateur connaît la capitale comme sa poche. Et déplore qu’au cinéma elle soit souvent réduite à une “ville de touristes”.

De retour d’Angoulême, où il a fait de la figuration de luxe dans le prochain Wes Anderson, The French Dispatch, et juste avant de partir à Orléans présenter son nouveau film, Deux Fils, le premier derrière la caméra, Félix Moati a pris le petit déjeuner avec nous dans une brasserie avec vue sur la place de la République pour parler gentrification, Paris et Woody Allen.

Deux Fils raconte l’histoire d’un père qui élève seul ses deux fils. Avec Paris en toile de fond…
C’est un film sur des hommes qui vont progressivement sortir de leur solitude pour se rencontrer à nouveau. Il fallait de grands espaces un peu anonymes, les Grands Boulevards, les voitures au milieu, des passants qui ne se soucient pas d’eux. La représentation de Paris au cinéma me fait toujours l’effet d’une ville de touristes. Je n’ai pas l’impression que les gens y vivent.

“Scorsese ou James Gray ne filment plus le New York d’aujourd’hui”

Une autre ville aurait-elle pu faire l’affaire ?
Je ne pense pas. J’ai toute ma mémoire affective à Paris. J’y ai vécu toutes mes premières fois. Je continue à y vivre. Je suis obsédé par cette ville. Qui, par ailleurs, a été meurtrie ces dernières années. Rendre compte d’un Paris hanté par des fantômes, où il y a la possibilité du danger, même si ce n’est pas le sujet du film, m’intéressait. On ne peut pas filmer innocemment la ville aujourd’hui.

Le choix du quartier de République a-t-il un lien avec Charlie Hebdo ou le 13-Novembre ?Je n’aurais pas eu cette indécence. C’était simplement pour l’anonymat. J’aime beaucoup le dernier plan d’Annie Hall. Woody Allen et Diane Keaton sont assis dans un café. Ils se lèvent et avancent vers la rue. La caméra reste fixe et on les voit se perdre dans la foule. J’avais envie de filmer la solitude dans la multitude de la ville. J’ai grandi avec ce cinéma : Woody Allen, Sydney Lumet, Martin Scorsese. Tous tournaient dehors et mettaient les corps en mouvement dans la ville. C’est aussi un pacte que j’ai envie de faire avec le spectateur : à savoir, filmer ce que je connais. Il n’y a aucun mensonge. Je connais Paris comme ma poche, et ça ne peut que se ressentir dans le film.

Dans quel quartier avez-vous grandi ?
D’abord aux Halles, un quartier encore ghetto dans les années 1990, puis dans le Paris très préservé de Saint-Germain-des-Prés, quand mes parents ont commencé à gagner un peu d’argent. Ce qui m’a rendu un peu schizo car, jusqu’à 14 ans, je faisais du foot à haut niveau avec trois entraînements par semaine à Montrouge, plus le match le week-end. Tous mes camarades étaient des cailleras de banlieue. J’avais honte de ma classe sociale et je mentais. Très tôt, j’ai eu une conscience de classe.

Les classes populaires semblent se raréfier…
J’espère que la gentrification va se calmer et que les loyers vont cesser d’augmenter. Paris sera bien moins intéressant à filmer. Regardez, aux Etats-Unis, Scorsese ou James Gray ne filment plus le New York d’aujourd’hui, ils font des films d’époque, ils recréent le New York des années 1980, quand il y avait du brassage, du danger, de la dramaturgie. L’uniformisation des classes sociales tue le cinéma. 


on aime beaucoupDeux Fils, en salles.