De Will Ferrell à la politique : le fascinant virage d'Adam McKay, réalisateur de « Vice »

« Ce film est une histoire vraie. Aussi vraie que possible, Dick Cheney étant un des leaders les plus secrets de l’Histoire. Mais on a fait de notre mieux, putain. » Dès les premières minutes de Vice, Adam McKay s’amuse en auto-parodiant l’introduction de sa comédie culte Présentateur vedette, la légende de Ron Burgundy (2004). Il lance aussi un message subliminal : ce film sur le vice-président omnipotent de l’administration Bush ne se vautrera pas dans le classicisme hollywoodien. Fidèle à son humour corrosif, le réalisateur dresse un portrait au vitriol de cet artisan de la guerre en Irak… À coups de jeux formels, d’abolition du quatrième mur, de métaphores à foison. Un ton qui l’érige en orateur singulier des tourments politiques, à la fois didactique et désopilant. Le clip de la publicité Budweiser « Wassup », s’infiltrant au milieu de cet échiquier politique, en est le meilleur exemple. Merci qui ? Merci la comédie. Rappelons qu’Adam McKay a débuté dans le cinéma en enchaînant les dialogues potaches du type « savais-tu que San Diego voulait dire vagin de baleine en allemand ? » et en repoussant les limites de la bêtise avec l’aide de Will Ferrell. La recette a porté ses fruits – ses films auraient rapporté plus de 896 millions de dollars à l’international -, mais lui a aussi permis de devenir un observateur sans concession de la société. Et par la même de gagner une ultime crédibilité professionnelle : cinq nominations aux Oscars pour ses deux derniers films, dont une victoire pour le scénario de The Big Short

L’enfant terrible

Contrairement à ce que laisse penser sa filmographie, la politisation d’Adam McKay n’est ni tardive, ni surprenante. Né dans une banlieue ouvrière de Pennsylvanie, élevé par une mère célibataire et serveuse de profession, le cinéaste a développé très tôt une conscience politique. Il se souvient, dans le Washington Post, des pétitions que faisaient circuler sa mère, ou de son implication dans la vie civique. « Puis je suis devenu un imbécile au lycée. Je ne faisais qu’écouter du hip-hop et jouer au basket-ball », confie-t-il. Après avoir étudié l’anglais à l’université de Temple, le cinéaste déménage à Chicago, au début des années 90, pour s’adonner au stand-up. Il y fonde le groupe d’improvisation Upright Citizen Brigade, où il érige la provocation en étendard. Exemple : feindre son suicide sur scène, ou conduire le public chez lui pour qu’il s’assiste, de la fenêtre de son appartement, à un faux meurtre dans l’immeuble d’en face. Une étoile comique (et corrosive) est née. Sans surprise, il intègre en 1995 l’équipe du Saturday Night Live : « Quand j’y étais, on m’a demandé : “tu es intéressé par la politique ?” J’ai répondu : “Pas par la politique, mais par le gouvernement”. Je me suis donc retrouvé à écrire la plupart des sketchs sur les présidents », expliquait-il au Washington Post. Il y écrit notamment « Palm Beach Nights », un numéro parodiant, à la manière d’un soap opera, le recomptage des voix en Floride lors de l’élection présidentielle de 2000.  

Tirer à boulets rouges

C’est au cours de son passage au SNL qu’Adam McKay rencontre Will Ferrell, lequel deviendra son ami et collaborateur privilégié. À son départ de l’émission en 2011, ils mettent en branle un projet de comédie : Présentateur vedette, la légende de Ron Burgundy. Soit l’histoire d’une star de télévision locale des années 70, aussi misogyne que ses collègues, voyant son quotidien bouleversé par l’arrivée d’une présentatrice. Décrié à sa sortie, comme beaucoup des œuvres d’Adam McKay, le film devient par la suite culte, et démontre déjà les inclinaisons politiques du cinéaste. En l’occurrence, s’attaquer aux institutions et aux figures du pouvoir. Ricky Bobby, roi du circuit (2006), charge contre le rêve américain et la culture bro du Nascar (organisme qui régit les courses automobiles), lui vaudra les compliments de Michael Moore : « Il m’a appelé pour me dire “Salaud, tu as fait le film le plus subversif du pays, et personne ne le sait” ».Very Bad Cops (2010), où deux flics placardisés enquêtent sur une affaire de corruption, critique l’impunité des yuppies de Wall Street en parodiant les « buddy movies ». Un sujet que le réalisateur développera plus amplement dans The Big Short (2015), récit de la crise des subprimes, dans lequel il délaisse l’humour potache pour la vulgarisation théorique. En produisant par la suite la série Succession (2018), à mi-chemin entre Le Roi Lear et une savoureuse satire du monde des médias, il dénonce l’impunité des 1%. 

Bush, Texas ranger

L’ombre de George W. Bush ne cesse en tout cas de planer sur le travail du réalisateur. Présentateur vedette se conclut par la révélation que Brick Tamland, le simplet de l’équipe, intégrera plus tard l’administration du Républicain. Frangins malgré eux (2008) s’ouvre sur une citation du politicien : « La famille, c’est l’endroit où notre nation trouve l’espoir, où les rêves trouvent leur fondement ». En 2009, il écrit même avec Will Ferrell, passé maître dans l’art d’imiter le politicien dans Saturday Night Live, le spectacle « You’re welcome America » évoquant les deux mandats du conservateur. Rien d’étonnant donc, à ce qu’il finisse par revenir à cette période charnière de la politique américaine, marquée par le 11 septembre et la guerre en Irak (dont Adam McKay a été un fervent opposant), en réalisant un biopic sur le vice-président Dick Cheney. 

On retrouve dans Vice, la veine didactique qui a fait le succès de The Big Short : montage dynamique, recours à un narrateur, interventions face caméra, arrêts sur image ou clins d’œil à la pop culture. Le résultat est alourdi par cette omniprésence des gimmicks, donnant l’impression que le cinéaste se place au-dessus du spectateur, mais le film impressionne toutefois par son ton sans concession. Comme si le cinéaste rédigeait une réponse acide à Zero Dark Thirty, et son traitement ambigu de la torture, ou à American Sniper, placant au rang de héros un tireur d’élite qui fit 160 victimes en Irak, en transposant certaines techniques de Michael Moore à la fiction. Et le réalisateur est bien parti pour poursuivre dans cette veine… Ses prochains projets ? Une série documentaire pour Amazon sur l’économie globale, un biopic sur Elizabeth Holmes – arnaqueuse de la Silicon Valley et de l’industrie pharmaceutique, et un film sur le changement climatique sous le prisme de l’humain. Un beau programme (politique) en perspective. 

Vice d’Adam McKay, en salles le 13 février.