Aux premiers jours de la radio en France…

La cantatrice Yvonne Brothier fut la première en France à chanter la Marseillaise ou le Barbier de Séville en direct à la radio, le 26 novembre 1921
La cantatrice Yvonne Brothier fut la première en France à chanter la Marseillaise ou le Barbier de Séville en direct à la radio, le 26 novembre 1921•
Crédits : Photo R.T.F. Collections service archives écrites et musée de Radio France

Radio France

La radio est célébrée dans le monde entier ce mercredi à l’occasion de la journée mondiale organisée par l’Unesco. Cette année, l’Organisation a choisi le thème “dialogue, tolérance et paix” : “La radio est le moyen idéal pour appeler à apaiser et contrer la violence et les conflits, en particulier dans des régions isolées, potentiellement plus exposées à de telles réalités”, rappelle-t-elle sur son site.

D’une technologie, la télégraphie sans fil (TSF), particulièrement utile et stratégique lors de la Première Guerre mondiale pour les soldats dans les tranchées, la radio est devenu média. Il est difficile de déterminer une “date de naissance”, un premier jour précis, de la radio en France et dans le monde. Des essais puis des émissions amateurs ont été réalisés dès 1906. Mais s’il fallait choisir une date, particulièrement symbolique en France, ce serait celle du 26 novembre 1921. Ce soir là a lieu la première grande manifestation radiophonique, une émission musicale. Retour sur les premiers jours de la radio en France. 

La Marseillaise pour la première fois en direct

Le soir du 26 novembre 1921, près de 300 scientifiques, ingénieurs et professeurs du monde entier assistent à un grand banquet à l’hôtel Lutetia, à Paris, organisé par l’association des ingénieurs de l’école supérieur d’électricité pour commémorer le centenaire des travaux d’Ampère. Le sous-secrétaire d’Etat au PTT, Paul Laffont, fait partie des invités réunis autour de la table. Sans le savoir, ils vont assister à la première grande émission musicale de radio en France. A une soixantaine de kilomètres du palace, des techniciens s’activent pour faire fonctionner l’émetteur de la station de Sainte-Assise, près de Melun. C’est d’ici que la cantatrice Yvonne Brothier, de l’Opéra Comique de Paris, s’apprête à chanter la Marseillaise qui sera diffusée en direct à la fin du banquet. L’artiste et les techniciens se sont préparés pendant un mois. 

Le Salon Président de l'hôtel Lutetia dans l'entre-deux-guerres
Le Salon Président de l’hôtel Lutetia dans l’entre-deux-guerres•
Crédits : Hôtel Lutetia

Alors que le banquet bat son plein, l’ambiance à Sainte-Assise est celle des grands soirs de répétition générale. La cantatrice raconte : “On devait annoncer au dessert, la parole est à la fée électricité. Nous attendions fiévreusement le signal. Tout le monde était terriblement nerveux.  Pour une fois j’étais beaucoup plus préoccupée des conditions atmosphériques que de ma voix.” Le dessert arrive enfin au banquet. Charles Boyer, encore jeune comédien, est présent pour l’occasion. Il se lève alors pour dire un poème avant de donner la parole à la “fée électricité”. La voix de soprano d’Yvonne Brothier résonne alors au Lutetia ! Elle chante d’abord l’air du barbier de Séville, la valse de “Mireille” et enfin, un couplet de la Marseillaise.

Écouter
“Je prenais part à l’expérience, j’étais dans le bain”, témoignage d’Yvonne Brothier, la cantatrice

J’avais une telle émotion que cette émotion tuait mon trac. Je prenais part à l’expérience, j’étais dans le bain avec tous ces messieurs. Ça a été une chose inoubliable pour moi de voir l’émotion qui avait précédée d’ailleurs cette expérience. Tous les jours précédents, avec ces ingénieurs, nous avons fait mille expériences. Ces gens étaient bouleversés et avaient les larmes aux yeux. Moi même, je regrettais de n’y rien comprendre car je dois dire que j’étais là en sourde et en aveugle. J’ai cru que cela resterait une expérience intéressante qui n’entrerait pas dans le domaine artistique.

Carte postale montrant l'émetteur de Sainte-Assise, en Seine-et-Marne, en 1931
Carte postale montrant l’émetteur de Sainte-Assise, en Seine-et-Marne, en 1931•
Crédits : Collections service archives écrites et musée de Radio France

Radio France

Effet de surprise complet avec les hauts parleurs cachés dans les plantes vertes !

Cette véritable prouesse technique a été préparée en toute discrétion, l’objectif étant de surprendre les invités dans la salle du banquet de l’hôtel, comme le raconte un technicien à l’origine de ce direct musical : “L’installation technique était la suivante : nous installions d’abord la liaison radiotéléphonique constante avec l’émetteur de Sainte-Assise pour synchroniser l’émission et en même temps nous avions pour mission d’installer le matériel sans que le public puisse l’apercevoir et que l’effet de surprise joue absolument.”

Écouter
“Nous n’avons eu aucun incident technique”, témoignage d’un technicien de la station de Sainte-Assise

A l’hôtel Lutetia, il y avait un balcon avec une jardinière qui se trouvait à mi-hauteur de la salle, nous avons donc simplement dissimulé les hauts-parleurs dans les plantes vertes et le matériel était dans une pièce à côté. Personne n’a pu se rendre compte avant d’avoir entendu et l’effet de surprise a été complet. Je puis dire que tout s’est passé à l’entière satisfaction, nous n’avons eu aucun incident technique.

Ce soir-là, Yvonne Brothier confie avoir vu “des larmes dans les yeux de ces hommes” qui l’écoutaient chanter sans aucun problème technique : “Je compris qu’il n’y avait pas que les artistes qui avaient le trac. Nous avons tous sauté dans une auto qui nous a amenés rapidement au Lutetia pour le champagne. Vous voyez que c’est une soirée inoubliable”, conclut-elle des années plus tard lors de l’émission “Edition spéciale” diffusée sur la RTF en 1959.  

Écouter
14 min
“Les premiers pas de la radio”, émission diffusée sur RTF en 1959 (archive de l’INA)

La fin de l’année 1921 sonne les début d’une radio plus organisée, selon Cécile Méadel, sociologue spécialiste des technologies de communication et professeur à l’université Panthéon-Assas : “On  commence vraiment à quitter le caractère totalement disséminé, local et amateurs. D’autres initiatives se mettent en place à partir de 1922. Les associations vont se structurer, les acteurs vont se retrouver à la fois de manière plus collective et plus formelle”. En effet, le mois suivant, “le général Gustave Ferrié lance les premiers essais réguliers de téléphonie sans fil au poste de la tour Eiffel”, raconte le journaliste Antoine Penaud dans Télérama. Près d’un an plus tard, le premier journal parlé est diffusé sur la première radio privé en France : Radiola. 

Radiola et le premier journal parlé

Radiola est inaugurée un an plus tard, au mois de novembre 1922. Le premier émetteur privé propose dès ses débuts des émissions régulières et “devance même de huit jours la BBC”, rappelle le journaliste Antoine Penaud. Quelques mois plus tard, en 1923, la radio diffuse le premier journal parlé, à l’initiative de Maurice Vinot qui occupe le poste de directeur artistique sous le pseudonyme de Gabriel Germinet. 

“C’est un homme surprenant qui a eu l’idée de créer ce journal mais qui a aussi écrit une des premières pièces radiophonique. Ça a été une catastrophe en direct”, souligne Cécile Méadel. En effet, en 1922, Maurice Vienot, alors plein d’idées pour révolutionner la radio, écrit “Maremoto”, dont la diffusion est prévue le 23 octobre 1924. Armelle Cressard du journal Le Monde revient sur ce raté en direct dans un article paru en 1995 : “Le 21, au cours d’une répétition, Germinet, voulant vérifier la qualité de la modulation en haute fréquence, passe l’émission à l’antenne. Des auditeurs interceptent des voix de marins en détresse et s’émeuvent […] La presse s’empare de l’affaire. Germinet plaide le fait que son œuvre est une fiction et que les marins communiquent exclusivement en morse. D’ailleurs, le point donné dans la pièce situe le naufrage en plein Sahara, aucun marin ne devrait donc tomber dans le panneau… Mais, sous prétexte de préserver ‘la sécurité de la vie en mer, ainsi que le bon ordre et la sécurité publique’, le ministère de la Marine interdit la diffusion”. La pièce fait pourtant le tour du monde.

Publicité illustrée par Dormoy
Publicité illustrée par Dormoy•
Crédits : Corbis Historica

Getty

Si la radio en France commence à s’organiser (Radio Tour Effeil est inaugurée en 1922 par Paul Laffont), et que de premiers formats radio commencent à se dessiner, les journaux parlés sont au départ bien différents de ce que l’on entend aujourd’hui sur nos antennes. Chaque intervention dans le journal dure sept minutes, rappelle Cécile Méadel. Les journalistes sont les journalistes de la presse écrite et la presse écrite a plusieurs éditions dans la journée à l’époque. C’est pourquoi, quand ils ont une actualité chaude à annoncer, ils la conserve pour leur journal”. 

La radio était, à ce moment-là, davantage un média de réflexion qu’un média d’annonce. Si on voulait savoir ce qu’il se passait, on allait donc acheter le journal. Il faut savoir que le journal radio durait au moins une heure tout de même ! C’était une suite d’interventions, des journalistes envoyaient même leur papier à la radio qui était ensuite lu par un speaker.

Le journal parlé commence ainsi à se structurer à la fin des années 30 selon la sociologue : “Avec la montée des tensions internationales, la radio va se mettre à annoncer des faits d’actualité mais il faudra une dizaine d’années pour que cela arrive.”

Des dates parmi tant d’autres…

Ces dates sont historiques en France mais d’autres moments ont marqué les débuts de la radio dans l’Hexagone et dans le monde. Jusqu’en 1906, le communication ne se fait qu’en code morse. Mais le Canadien Reginald Fessenden réussit la veille de Noël à transmettre des messages vocaux et de la musique. “Le professeur mit fin au premier programme radio en souhaitant à tous un ‘Joyeux Noël’, raconte sur son site Daniel Renard, rédacteur en chef de Telesatmedias

La fin de l’année 1906 symbolise également le début des radios amateurs explique Cécile Méadel, notamment en France où des personnes se passionnent pour la télégraphie sans fil, la TSF, “l’embryon de ce que sera par la suite la radio” : “Les radio clubs en France commencent à expérimenter des contenus comme des signaux horaires ou des échanges météo”. Le contenu n’a pas vraiment d’importance au départ, selon la chercheuse. L’objectif est avant tout de démontrer la prouesse technique :  “Au début, on ne sait pas vraiment ce qu’on va faire avec cette technologie, on sait qu’on peut transmettre le bulletin météo, on a le cours de la bourse, le signal horaire et puis on se dit que cela peut être utile pour de la musique aussi donc on va transmettre des concerts puis des poèmes après la guerre.”

La technologie fait justement ses preuves durant la Première Guerre mondiale où elle a une utilité primordiale. Des milliers d’hommes vont apprendre à maîtriser la TSF : “A ce moment-là, la TSF est exclusivement militaire, ce sont des transmissions entre les tranchées et l’arrière qui sont fondamentales pour les belligérants. C’est beaucoup de morse mais pas forcément uniquement”. 

A la fin de la Grande Guerre, les émetteurs exclusivement utilisés pour la communication militaire reconstruits, les amateurs se passionneront toujours davantage pour la technologie au détriment du contenu et ce, jusque dans les années 20, détaille la chercheuse.