Alain Juppé va devenir membre du Conseil constitutionnel

L’ex-Premier ministre est désigné par le président de l’Assemblée nationale. Pierre Moscovici fait les frais de ce choix.

Pour une surprise, c’en est une ! Alain Juppé est nommé membre du Conseil constitutionnel. C’est le choix de Richard Ferrand, président de l’Assemblée nationale. L’ancien Premier ministre de Jacques Chirac ( 1995-1997), l’ancien candidat à la primaire de la droite de 2016, va retrouver un autre ancien Premier ministre, Laurent Fabius, président du Conseil constitutionnel. Et en croiser un autre, Lionel Jospin (à Matignon de 1997 à 2002) dont le mandat vient à terme. 

La désignation d’Alain Juppé est un geste politique fort à l’égard de celui qui soutient Emmanuel Macron depuis le début du quinquennat. Le maire de Bordeaux, créateur de l’UMP, qui s’est transformée en LR ( Les Républicains) a officiellement quitté son parti le 1er janvier 2019. Il a participé à un dîner secret à l’Elysée, le 20 novembre, révélé par le quotidien L’Opinion : Emmanuel Macron y réunissait des responsables de sa majorité, ainsi que Pierre Moscovici et des ténors de la droite modérée, comme Jean-Pierre Raffarin. 

Ce choix est lourd de conséquences puisque Juppé devra démissionner de son poste de maire de Bordeaux et que, en principe, il ne pourra pas participer à la campagne pour les élections européennes, comme il était envisagé jusqu’à présent. 

C’est un communiqué conjoint du président de la République, Emmanuel Macron, de celui du Sénat, Gérard Larcher, et de celui de l’Assemblée nationale, Richard Ferrand, qui annonce le renouvellement partiel ( trois membres sur neuf) du Conseil constitutionnel. Selon les règles, ces trois hauts personnages désignent un membre chacun. Ainsi, ils ont respectivement opté pour Jacques Mézard, François Pillet et Alain Juppé. La vraie surprise vient du choix de ce dernier : Richard Ferrand n’a pas retenu la personnalité dont le nom était évoqué depuis plusieurs mois, Didier Migaud.  

Voilà l’épilogue d’un jeu de chaises musicales, fréquent dans ce type de nomination, mais où des résistances inattendues sont apparues. La désignation de Migaud, actuel Premier président de la Cour des comptes, n’était pas destinée à faire plaisir à l’intéressé _ il n’a pas particulièrement envie de quitter son job_ mais à dégager sa place pour l’offrir à Pierre Moscovici, commissaire européen aux Affaires économiques et financières.  

L’idée germe dans la tête du président de la République à l’automne de l’année dernière. Un temps, le nom de Pierre Moscovici, ancien ministre de l’Economie et des Finances de François Hollande ( 2012-2014), est évoqué pour conduire la liste PS aux européennes. A vrai dire, ceux qui connaissent bien les arcanes du parti savent qu’il n’a aucune chance de décrocher cette candidature : trop libéral, trop européen, trop à droite du barycentre PS.  

Mais Emmanuel Macron redoute cette éventualité : une liste PS conduite par un Moscovici, pas si éloigné de l’ADN d’En Marche, risquerait de concurrencer la majorité présidentielle. Le chef de l’Etat pense donc utile de proposer un autre poste au commissaire européen qui n’aura plus de job après le 31 octobre : une nouvelle commission sera composée à la suite des élections européennes.  

Alors, on propose à Moscovici une fonction qui ne saurait lui déplaire : la tête de la Cour des comptes, sa maison d’origine. A la fin de 2018, Moscovici confie à des visiteurs que cela ne serait pas illogique, d’autant qu’il se situe en haut du tableau d’avancement. En clair, qu’il mérite le poste vu ses états de service. Mais il ajoute qu’il sait que les promesses n’engagent que ceux qui les croient… 

Bien vu. C’est Richard Ferrand qui doit nommer Migaud : Emmanuel Macron, lui, s’est engagé auprès de Jacques Mézard. Comme le relate Libération(11 février) dans une enquête très fouillée, Richard Ferrand n’a pas envie de faire une fleur à Moscovici : que représente-t-il à gauche ? “Le président n’a pas toujours de bonnes intuitions”, reconnaît un membre de la garde rapprochée macronienne. La résistance de Ferrand aboutit au maintien de Migaud à la Cour et l’intéressé ne s’en porte pas plus mal. Et au choix de Juppé, politique certes, mais difficilement contestable. 

La nomination du sénateur radical Jacques Mézard, elle, était attendue. Cette fois, la promesse a été tenue, après un certain suspens. En août 2018, Mézard, alors ministre de la Cohésion des territoires, demande au président de la République de sortir du gouvernement : les relations avec Edouard Philippe à Matignon sont trop mauvaises. Le président évoque alors la prochaine succession de Michel Charasse, membre du Conseil constitutionnel, et propose le poste à son ministre. A 71 ans, Mézard est suffisamment sage pour attendre la fin de l’histoire avant de se réjouir. Il n’a pas tort : des membres du Conseil institutionnel renâclent à l’idée de l’arrivée de ce sénateur, certes avocat de formation, mais ancien ministre : ils ne veulent pas servir d’usine de recyclage des politiques. Pourtant la macronie fait valoir les qualités de Mézard, ses positions vigilantes sur la laïcité et le respect des libertés publiques. Et surtout son engagement précoce auprès de Macron ( dès septembre 2016) et son efficacité : il a apporté des parrainages d’élus, et a sensibilisé le candidat aux problèmes de la ruralité. Le chef de l’Etat écoutera ces voix-ci.