Tunisie : une révolution pour rien ?

Malgré la Révolution de la Liberté et de la Dignité, l’horizon des Tunisiens de l’intérieur du pays est toujours bouché. Photo prise à Sidi Bouzid le 16 décembre 2013
Malgré la Révolution de la Liberté et de la Dignité, l’horizon des Tunisiens de l’intérieur du pays est toujours bouché. Photo prise à Sidi Bouzid le 16 décembre 2013•
Crédits : Féthi Bélaïd

AFP

Les rédactions parisiennes l’avaient poétiquement nommée “Révolution du Jasmin” mais ceux qui l’ont faite ou vécue lui ont préféré le nom de “Révolution de la Liberté et la Dignité”. Et si le jasmin n’a pas d’autre avenir que celui de se faner puis mourir, la liberté et la dignité, elles, peuvent être envisagées avec un avenir plus pérenne. Or, si la liberté, au moins d’expression, est désormais acquise en Tunisie, la dignité, elle, n’a jamais vraiment éclos. Depuis huit ans, la crise économique et un chômage important freinent autant l’espoir d’une vie meilleure qu’auparavant.

La liberté d’expression, monsieur, ça ne se mange pas !”, nous disait un Tunisien il y a déjà quelques années. La formule est aujourd’hui encore souvent utilisée par des citoyens qui en sont venus, pour beaucoup, à regretter l’ère Ben Ali.

Le “mensonge” de ces huit années post-révolution

L’immolation par le feu le 24 décembre 2018 d’un journaliste caméraman à Kasserine dans le centre du pays prouve que huit ans après l’espoir d’un renouveau, il reste encore du chemin. Voire, même, que la situation est pire. Si en 2010 le sacrifice similaire d’un vendeur ambulant de 26 ans, peu aisé et à l’horizon ne dépassant pas les collines entourant sa ville de Sidi Bouzid a permis au pays de s’affranchir de la dictature, cette fois, c’est un homme de 29 ans, issu d’une famille qui n’était pas forcément dans le besoin, qui a voulu faire de sa mort un acte militant. Dans une vidéo diffusée en direct sur Facebook quelques minutes avant sa mort, Abderrazak Zorgui adressait sa détresse à ceux qui le suivaient sur le réseau social :

Pour les chômeurs de Kasserine, je vais commencer une révolution, je vais m’immoler par le feu !” Pour dénoncer “ce mensonge” que vivent les jeunes de la ville depuis huit ans. Ce mensonge promettant une vie meilleure qui n’est jamais venue.

Le journaliste tunisien Abderrazak Zorgui lors de son ultime message. "Je vais faire une révolution seul", lançait-il notamment.
Le journaliste tunisien Abderrazak Zorgui lors de son ultime message. “Je vais faire une révolution seul”, lançait-il notamment.•
Crédits : Capture d’écran

Une immolation parmi d’autres

En cette fin de mois décembre 2018, la ville connue pour être au pied d’une colline, le mont Chaambi, où se sont longtemps terrés des djihadistes, a une nouvelle fois tremblée. Le geste du journaliste caméraman a incité d’autres à en faire de même – ils ont survécu mais restent gravement brûlés- et fait descendre les jeunes dans la rue. Quelques jours de colère contre les forces de l’ordre mais pas de la même ampleur et sans les mêmes effets qu’il y a huit ans. Peut-être à cause de ce que dénonce dans son dernier message Abderrazak Zorgui : l’état d’urgence en place depuis l’attentat du musée du Bardo le 18 mars 2015 et qui limite les possibilités pour les Tunisiens de faire entendre leur colère.

Il ne s’agissait pas de la première immolation par le feu depuis celle de Bouazizi dans le pays. Tout comme il ne s’agissait pas des premiers heurts entre Tunisiens et policiers depuis la Révolution. Régulièrement, l’intérieur du pays fait entendre sa colère. Et toujours pour la même raison. Si la côte tunisienne, ce Sahel d’où viennent généralement les élites – politiques ou économiques – s’en sort plutôt bien, le centre tunisien ou ses régions périphériques survivent comme ils le peuvent.

“Les écarts de pauvreté entre la côte et l’intérieur n’ont fait que se creuser”

Rien n’a été fait à l’échelle à laquelle il faudrait faire les choses” déplore depuis son bureau de Paris-Dauphine l’économiste franco-tunisien Elyès Jouini. Vice-président de l’université, il observe l’évolution de son pays d’origine et y retourne souvent.

Aujourd’hui, ces régions (l’intérieur tunisien, ndlr) demeurent déshéritées, analyse-t-il. Les écarts en matière de taux de pauvreté entre la côte et l’intérieur n’ont fait que se creuser. Certes, depuis les années 2000, donc avant la Révolution, mais ça ne s’est pas amélioré et on a aujourd’hui des écarts extrêmement sensibles.

Le coût de la vie et un taux de chômage atteignant les 15,4% minent le moral du pays. En deux ans, le dinar tunisien a chuté de 60% par rapport au dollar, l’inflation en 2018 a atteint 7,8%. Des chiffres qui se ressentent d’autant plus dans l’intérieur pays où se trouvent pourtant certaines richesses du pays. “On constate que les problèmes qu’il y avait déjà en 2008 dans l’industrie du phosphate sont toujours là, explique Elyès Jouini. La production est toujours très en dessous de ce qu’elle pourrait être. Les productions manufacturières continuent, elles, à baisser d’une année sur l’autre. Parce que l’investissement est complètement à l’arrêt.

La discrimination positive inscrite dans la Constitution

La Constitution tunisienne élaborée après la chute du dictateur et promulguée début 2014 prévoit qu’une aide soit apportée à ces régions sinistrées. L’article 12 stipule que “l’Etat agit en vue d’assurer la justice sociale, le développement durable et l’équilibre entre les régions, en tenant compte des indicateurs du développement et du principe de la discrimination positive”. Mais le constat est sans appel. “On a le sentiment qu’il n’y pas eu de prise de conscience de la part du gouvernement, des politiques dans leur ensemble, ou de la classe économique”, déplore Elyès Jouini.

Peut-être sont-ce les blocages politiques qui ont freiné les ardeurs de chacun. Ou à l’inverse, les consensus entre partis politiques opposés. Nidaa Tounès – progressiste et aujourd’hui au pouvoir – s’entendant avec Ennahdha, islamistes réapparus en force sur la politique tunisienne après la chute de Ben Ali. “Ces consensus ont peut-être permis des avancées politiques, observe Elyès Jouini, mais sur le plan économique et social on reste sur des positions très divergentes et la seule façon de maintenir ces accords, c’est de ne toucher à aucun des sujets qui fâchent.

Notamment ce désenclavement de l’intérieur tunisien. Projet coûteux et risqué quand les infrastructures touristiques – économie majeure dans le pays – sont déjà bien implantées sur les côtes tunisiennes.

Malgré tout, l’espoir

La question sécuritaire inquiète également avec l’apparition d’un salafisme radical et des attentats terroristes – notamment les très meurtrières attaques du Bardo et à Sousse en 2015 – qui ont mis à bas les espoirs de reprises économiques. La Tunisie d’ailleurs demeure le premier contingent étranger de djihadistes en Irak et en Syrie, de jeunes radicaux issus le plus souvent de villes éloignées de la capitale, Tunis. Mais même pour cette question du terrorisme en Tunisie, il n’est pas hasardeux de dire qu’elle pourrait se régler avec la reprise de l’emploi, un meilleur pouvoir d’achat et la possibilité de remplir un peu mieux ce qu’il est convenu d’appeler dans le pays “le couffin de la ménagère”.

L’espoir pourrait venir de l’étranger, de ces touristes qui, à en croire les chiffres annoncés par les autorités, reviennent en masse. Ils seraient un peu plus de huit millions à avoir visité le pays en 2018. Ce chiffre s’approche de celui de 2014, année qui voyait une reprise du tourisme après la Révolution, avant que les attentats du Bardo et de Sousse ne cassent tous les espoirs. Une fois encore, la côte profite le plus de cette manne importante. Et même si les Tunisiens de l’intérieur sont amenés à travailler dans les nombreux hôtels tout inclus du bord de mer, le développement du centre du pays semble être la seule solution à long terme pour que le mot dignité retrouve sa place dans le vocabulaire tunisien.