«Ma vie dans l'Allemagne d'Hitler», puissants récits d'exilés

Procession

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AKH / Arte

La vie quotidienne en Allemagne avant et après le 30 janvier 1933, date à laquelle Hitler devint chancelier du Reich : c’est ce que s’attache à raconter, avec l’exhumation de témoignages écrits d’Allemands exilés dans les années 30, un impressionnant documentaire en deux parties de Jérôme Prieur. Diffusé mardi 15 janvier sur Arte, il est disponible en avant-première sur Libé.fr.

En 1939, trois professeurs de Harvard lancent un appel à témoignages à l’attention d’exilés allemands. Il s’agit de raconter par écrit leur vie quotidienne en Allemagne, avant et après le 30 janvier 1933, date à laquelle Hitler devint chancelier. C’est ainsi que 281 témoignages, rédigés dans diverses langues et postés depuis le monde entier, de Rio à Shanghai en passant par Paris, leur parviendront. Ils forment en tout 20 000 pages. Autant de récits tremblants et hallucinés de la dictature en marche, racontée par ceux qui l’ont fuie. Ce sont les histoires d’hommes et de femmes de tous âges, de toutes professions, de toutes conditions. Juifs, communistes, protestants, ou catholiques, ils étaient pédiatre à Düsseldorf, ouvrier à Chemnitz, pasteur en Thuringe…

«Il est tard dans la nuit, écrit par exemple cet ancien médecin chef d’une clinique de Charlottenburg, à Berlin, qui dit appartenir à la famille d’Albert Einstein. Je vais tâcher, d’une main tremblante, de noter les événements qui sont gravés dans mon cœur en lettres de feu. Je veux les noter pour mon fils, afin qu’il puisse lire plus tard comment on nous a condamnés à cesser d’exister. Je veux tout écrire tel que je l’ai vécu, seul et tremblant. Je veux écrire pour ne pas hurler dans le silence de la nuit».

Ces précieux récits constituent le cœur de Ma vie dans l’Allemagne d’Hitler, intense documentaire en deux parties de Jérôme Prieur (Corpus Christi). Portés par la voix chaude de la chanteuse allemande Ute Lemper, et habillés par des vidéos amateur d’époque, ils racontent la vie quotidienne sous le IIIe Reich, versant intime. Ces images, sous une banalité de façade, sont des instantanés glaçants du nazisme : des drapeaux à croix gammée flottent dans le vent, des processions mystiques rassemblent des foules extatiques, un instituteur entrant dans sa salle de classe adresse le salut hitlérien à ses petits élèves…

«Hypnose de masse»

Car, et ce documentaire l’exprime très bien, la répression dictatoriale n’a pu être possible à cette échelle qu’avec la participation plus ou moins active de la population allemande. Comme l’écrivent les historiens spécialistes du nazisme Johann Chapoutot et Christian Ingrao dans leur récente biographie Hitler (Presses universitaires de France, 2018) : «Comment comprendre qu’une société puisse être tenue de façon aussi forte par un pouvoir qui au fond est assez faible ? Une ville comme Francfort-sur-le-Main, de plus d’un million d’habitants en 1936-1937, n’est tenue que par 120 fonctionnaires de la Gestapo. La chose n’est possible que si les nazis obtiennent une véritable participation populaire au contrôle social».

Le contrôle social, le voici raconté par nos exilés. C’est le petit enfant dans la salle de classe qui dénonce au professeur son papa qui ne goûte guère les parades nazies – il finira en camp de concentration ; c’est la concierge qui espionne ses locataires ; c’est la suspicion et la délation partout, et tout le temps.

A travers les récits de ces exilés, on entrevoit également ce que fut l’Allemagne des Mitläufer, littéralement : ceux qui suivent le courant. Eux dont la journaliste Géraldine Schwarz écrivait dans son formidable livre les Amnésiques : «Leur attitude avait été celle de la majorité du peuple allemand, une accumulation de petits aveuglements et de petites lâchetés, qui mis bout à bout avaient créé les conditions nécessaires au déroulement de l’un des pires crimes d’Etat organisé que l’humanité a connu.»

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Et puis, en regardant Ma vie dans l’Allemagne d’Hitler flotte un sentiment d’irréalité. On y voit des foules extatiques assister à des parades nazies. Tout le monde semble comme envoûté. Jusqu’au ridicule, comme lorsque cet exilé raconte que «lorsqu’il faisait beau, on entendait dire : “Quel temps merveilleux ! Un temps de Hitler !”». Sans compter l’histoire de cette petite fille de six ans qui rentra de l’école et à qui ses parents demandèrent : «Alors, qu’avez-vous appris de beau aujourd’hui ?» Réponse : «Les applaudissements spontanés.»

«Il s’agit d’une hypnose de masse, commente, dégoûté, l’un des exilés. Personne n’était mieux prédisposé à cela que l’Allemand ou le Prussien. Il voulait s’abandonner jusqu’à l’évanouissement, crier, hurler, souffrir et faire souffrir avec fanatisme, être enchaîné, tout simplement, et que cette chaîne pénètre profondément sa chair».

Et si chaque exilé raconte le IIIe Reich par le prisme seul de son histoire personnelle, et donc intime, le politique affleure à chaque témoignage. Il n’y a pas que le quidam allemand qui s’enthousiasme immodérément pour le national-socialisme. On trouve également des philosophes, des religieux, des banquiers. Une élite qui s’aveugle, et des lâchetés accumulées.

Ce pasteur exilé écrit ainsi, avec une amertume non dissimulée : «On m’a dit que dans certains cercles de l’Église protestante s’exprime un fort sentiment de culpabilité. J’aimerais qu’il en soit ainsi, mais je n’en crois rien. Je rencontre aujourd’hui beaucoup de faux martyrs et peu de véritables pénitents. Prétendre avec un sourire stupide que l’homme a été grisé par l’enthousiasme, comme me l’a dit une fois un jeune pasteur, cela n’excuse vraiment rien. On voulait pactiser avec le système, c’est cela la vérité. Être du côté des vainqueurs, pour pouvoir s’en prendre aux ennemis de l’Église. Et on n’avait pas peur de faire passer cette intention comme purement chrétienne».

Ma vie dans l’Allemagne d’Hitler, de Jérôme Prieur. Partie 1 : La conquête du pouvoir. Partie 2 : La mise au pas. 2018, 2×52 minutes. Diffusé sur Arte le 15 janvier à 22h15.

Johanna Luyssen correspondante à Berlin