Eric Dupond-Moretti: acteur, levez-vous !

Le célèbre avocat se lance dans un exercice inédit : monter sur scène pour raconter sa vie, ses amours, ses emmerdes et son métier.

Le décret du 15 novembre 2006 interdit de fumer dans les lieux publics. Cet homme qui grille une cigarette sur la scène du théâtre de la Madeleine, et plusieurs pendant les deux heures de répétition, est, par exemple, passible d’une amende de 450 euros. On pourrait, bien sûr, demander à Eric Dupond-Moretti de plaider l’acquittement, mais encore faudrait-il que le délit soit jugé au pénal, ce qui serait un chouïa exagéré pour quelques clopes. Encore faudrait-il, surtout, que le fumeur ne soit pas Eric Dupond-Moretti lui-même… On ne peut pas être juge et partie. D’autant que l’homme est avocat. 

Il est sur scène et il fulmine. Arpente les planches. Accroche sa robe au portemanteau, pose son cartable par terre. Le reprend, part en coulisses, en ressort aussitôt. Allume une nouvelle cigarette, s’éclaircit la voix, s’approche du bord du plateau, plisse les yeux pour se protéger de la lumière qui l’aveugle : “Philippe, on fait quoi ?” Le Philippe en question, c’est Lellouche, acteur, auteur, ici metteur en scène de ce spectacle simplement intitulé Eric Dupond-Moretti à la barre, à l’affiche du 22 janvier au 24 février : “On va le plus loin possible dans le texte et après on débriefe.” L’homme obtempère. Il reprend son cartable, décroche son manteau, sort de scène. Noir. “Qu’il est long le chemin jusqu’au théâtre…” Lumières. “Je reviens de Strasbourg. Un long procès finalement perdu…” 

Eric Dupond-Moretti à la barre.... du théatre de la Madeleine
Eric Dupond-Moretti à la barre…. du théatre de la Madeleine@ Bertrand Desprez pour l’Express

“Je ne pensais pas que jouer sur scène était si difficile”

C’est donc bien un spectacle, une pièce de théâtre, un seul en scène, un soliloque, un défi oratoire, il n’y a pas vraiment de nom si ce n’est tous ceux-là, c’est en tout cas Eric Dupond-Moretti qui se raconte pendant plus d’une heure ; il raconte sa famille, son école buissonnière, ses premiers pas timides en robe, ses anecdotes de procès, mais il alpague aussi le public et l’interpelle, affirme haut et fort que tout être humain, même le plus criminel, a le droit d’être défendu, et fustige les réseaux sociaux à la fois tribunaux et bourreaux. Eric Dupond-Moretti devient ainsi l’avocat de son métier d’avocat. “Ce que j’ai d’abord eu envie de faire, c’est d’expliquer mon travail et la façon dont je le pratique. Après sont venus la découverte d’être acteur et le plaisir de jouer sur scène. Mais je ne pensais pas que c’était aussi difficile.” L’équipe est à deux semaines de la première. Le lendemain de ces répétitions Eric Dupond-Moretti (EDM) partait plaider à Cahors pendant trois jours. Philippe Lellouche, lui, jonglait avec les dates des représentations de sa pièce, Le Temps qui reste, et les enregistrements de l’émission Top Gear France, sur RMC Découverte. Quant au public, il a rapidement répondu présent ; les places se sont arrachées. 

“Eric est une rock star, pointe Philippe Lellouche. C’est un cancre magnifique, indiscipliné, intelligent, libertaire.” On ne cachera pas que les deux hommes sont amis mais, tout de même, il y a un peu de ça. Il y a surtout, dans ce qui semble être un chaudron bouillonnant qui mêle le spectacle et le tribunal, la fiction et le réel, les souvenirs et l’actualité, l’acteur et l’avocat, un écho à ce qu’écrivait William Shakespeare, dramaturge anglais plutôt connu, dans Comme il vous plaira (acte II, scène 7) : “Le monde entier est un théâtre”. La dramatisation des rapports sociaux est même peut-être ontologique à la nature humaine (vaste débat qu’il serait trop long de traiter ici mais bon, on peut y réfléchir). “L’analogie est juste et je la revendique, souligne EDM. Un tribunal est aussi un théâtre : les costumes, le décor, la prise de parole… Ici, c’est la réalité qui est mise en scène et en fiction.” 

Cette fois, EDM est “à cour”, ce qui change, lui qui n’est pas magistrat… mais le voilà “à jardin”, soit les endroits situés à gauche ou à droite de la scène, près des coulisses. Il s’agit de définir les déplacements du comédien, tantôt à la barre, parfois sur un tabouret, immobile ou en mouvement pour appuyer un mot, une phrase, une rupture de ton. EDM râle parce qu’il faut s’y tenir et que Philippe Lellouche change sans cesse pour trouver le meilleur effet. Une pause est bienvenue. 

De g à dr : Eric Dupond-Moretti, Hadrien Raccah, l'auteur, Philippe Lellouche, le metteur en scène
De g à dr : Eric Dupond-Moretti, Hadrien Raccah, l’auteur, Philippe Lellouche, le metteur en scène@ Bertrand Desprez pour l’Express

Eric Dupond-Moretti et Philippe Lellouche se sont rencontrés sur le tournage de Chacun sa vie, de Claude Lelouch. Sont devenus amis, potes de dîner et de discussions, de clopes et de verres. “Eric a un talent étonnant pour convaincre et débattre. C’est aussi un acteur qui combat dans sa vie professionnelle et je l’ai rapidement imaginé sur scène.” Les choses vont vite : repas arrosé au printemps 2018, écriture pendant l’été, répétitions en novembre, à l’affiche en janvier 2019.  

C’est le jeune auteur Hadrien Raccah qui prend le stylo après plusieurs discussions avec EDM. “L’écriture ne s’arrête jamais, ce qui est à la fois nouveau pour moi et très excitant. Cet hiver, Eric a défendu Georges Tron, il a voulu intégrer le procès à la pièce. Sur scène ou dans la vie, il a un charisme certain, il impose. Comme Ventura ou Brando.” Laissons là les références sans doute un peu lourdes ; le temps fera son boulot si l’exercice se reproduit, ce qui n’est pas prévu même si Philippe Lellouche est persuadé que la retraite d’EDM se fera sur les planches. “Ce n’est plus une pause, c’est une grève”, lance, amusé, l'”avocteur”, mot-valise, avant de remonter sur scène. On concédera ici à la vérité des faits qu’Eric Dupond-Moretti est assez impressionnant au premier abord (regard bougonnant), également en entretien (décontraction malvenue), mais plutôt drôle sur scène (un joli pas de danse, genre entrechats d’ours barbu, effectué pour se détendre) ou lors d’échanges piquants avec l’équipe. Façon de dégonfler le stress. 

EDM remet facilement l’ouvrage sur le métier. Son metteur en scène l’interrompt, le recadre. Sans trop de casse. “Philippe sait qu’il ne peut pas me dresser avec un fouet.” Personnellement, on ne s’y risquerait pas. D’autant qu’EDM a l’expérience du verbe, même si le ton n’est pas toujours bon. “Je connais le problème : quand je plaide je sais si je suis à côté. Mais je ne peux pas arrêter la plaidoirie. Là on peut travailler.” Et le verdict décidera de l’avenir. Si l’acteur est encore en sursis, il peut prendre “du ferme” en rappels.