Angélica Liddell, la chair est fable

Vers la fin, sur l’écran du fond, apparaît une phrase attribuée à la Lettre écarlate : «Les roses nous serviront à soulager la sombre conclusion de cette histoire de faiblesse et de douleurs humaines.» Comme d’habitude, Angélica Liddell distribue sur scène de splendides roses sur le fumier qui nous constitue. Appelons-les des visions. Elles n’appartiennent ni au théâtre, ni à la danse, ni à la peinture, ni à la sculpture, mais relèvent de tout à la fois. Depuis une heure et demie, il y a par exemple sur scène, outre un grand Noir qui fera son numéro désarticulé sur la voix spectrale et cocasse de Screamin’ Jay Hawkins, neuf hommes blancs et bien balancés. On les a d’abord vus en tenue d’inquisiteurs espagnols, avec robes et longs chapeaux pointus noirs sur la tête, comme dans une procession vers le bûcher ; mais, assez vite, ils se sont mis tout nus, non loin d’une petite tombe probablement bostonienne. Ils se sont agités, ont sauté sur des tables, les ont renversées pour former avec leurs pieds la lettre H, tout ça très beau, puissant, imprévisible, comme si la souffrance sortait de terre pour un tour de danse avec le burlesque. On les a enfin vus s’enrouler debout, chacun à un fil tiré par la parque Liddell, comme des mouches prises dans la toile et déjà presque endormies par le venin du désir.

Toupie possédée

Maintenant ilsréapparaissent au pas, comme des revenants fraîchement sortis de la tombe, à droite et à gauche. Certains ont un bouquet dans la main, ce sont les roses de la phrase. Toujours aussi lentement, et symétriquement, les autres tournent le dos au public, écartent les jambes dans le genre dessin de Léonard de Vinci. Ils se penchent en avant, offrant une vue imprenable sur leurs fesses, leur anus et le bout de leurs couilles. Ceux qui ont les bouquets les déposent devant les orifices, en équilibre, puis s’installent par-dessus le corps pour redoubler, dans la même position, la figure de style. L’entassement des pétales et des chairs est pris dans un grand espace sobre et sombre, où apparaissent des cyprès, qu’on agitera plus tard comme de lents plumeaux, et une voiture moderne recouverte d’un drap noir, corbillard des amants maudits et plus généralement de la liberté d’aimer en danger.

C’est alors qu’au son tonitruant de la Marche pour la cérémonie des Turcs de Lully, ils forment deux rangs entre lesquels avance frontalement Angélica Liddell. Peu à peu, en rythme avec la musique du Roi-Soleil, elle prend dans les mains deux sexes, puis deux autres, puis deux autres, puis deux autres. Et enfin elle s’agenouille pour recevoir en bouche le sexe de chacun, et elle avale rapidement, légèrement, le dernier. On se demande si ça va bander, mais non.

Angélica Liddell aime s’entourer d’hommes nus et bien faits. Elle va et vient et tourne et chante et crie parmi eux comme une enfant vêtue de noir, une sorcière, un corbeau, une héroïne de roman gothique, une religieuse espagnole, comme une toupie possédée ayant besoin d’un cadre pour mieux s’emballer. Elle s’inspire volontiers d’œuvres classiques. Elle plante leurs graines dans le champ obscur et lumineux de ses fantasmes, elle laboure et laboure jusqu’à ce qu’elles fleurissent. Certaines sont si fortes, si surprenantes, qu’elles exigent les lenteurs et les redondances du spectacle qui les révèle et justifient une phrase du dernier monologue de l’artiste-écrivain : « Il vous faut une coupable pour/ ne pas arriver nus dans la tombe./ Il vous faut mon droit à l’offense.» Sur scène, Angélica Liddell est depuis longtemps cette coupable qui cherche à magnifier par l’offense. Elle en aime la fonction, la névrose, les tentacules.

Adultère

Dans The Scarlet Letter, inspiré par la Lettre écarlate, publié par Nathaniel Hawthorne en 1850, son personnage s’empare d’Hester, l’héroïne du roman, celle qui est condamnée à porter sur son corps la lettre A, comme adultère, pour avoir trompé son mari avec le tourmenté pasteur Arthur. La lettre A apparaît d’emblée sur l’écran du fond, c’est A comme Angélica. Elle fait son nid dans l’âme errante de son personnage, de même que l’un de ses acteurs, en robe rouge, le visage couvert d’une voilette rouge, jamais nu, creuse le sien dans celui du pasteur. La Lettre écarlate conte avec une ferveur magique l’hypocrisie du puritanisme.

Dans un célèbre article sur le livre, D.H. Lawrence écrit : «La nurse grise, Hester, Hécate, la chatte infernale. La lente évolution de la femelle voluptueuse d’une ère nouvelle, avec sa soumission au sombre principe phallique. Mais il y faut du temps. Des générations et des générations de nurses, de politiciennes, de salutistes. Et enfin, de nouveau, la sombre érection des images célébrant le culte du sexe avec la nouvelle soumission des femmes. Soumises à ce genre de profondeur, et bien femmes sous ce rapport. Lorsque sera enfin brisée l’insanité de cette conscience mentale et spirituelle, et que les femmes choisiront de nouveau l’expérience de la grande soumission.» C’est ce que le spectacle donne à voir et à penser. En trois monologues où se déploie la joyeuse grammaire de l’exagération de son auteure, très liée à la musique des langues espagnole et italienne, le puritanisme renaissant aujourd’hui sous le feuillage des droits et de la volonté d’être sain est retourné comme une vieille crêpe. Mais le discours est ici soumis aux joies mystérieuses de la forme, qui le dissolvent ; et, quand apparaissent les mots «Amoureuse de Foucault», «Amoureuse de Barthes», «Amoureuse d’Artaud», c’est simplement d’audace, de liberté, presque d’adolescence qu’il s’agit, dans un monde qui comme toujours s’en méfie.

Philippe Lançon

The Scarlet Letter Texte, m.s., scénographie et costumes d’Angélica Liddell. En espagnol surtitré. Théâtre de la Colline, 75019. Jusqu’au 26 janvier. Rens. : www.colline.fr