Un lynchage en quatre secondes [VIDÉO]

BILLET / «Sais-tu “twerker”?»

La question a été posée lundi, devant un auditoire européen, par le DJ Martin Solveig à la joueuse de soccer Ada Hegerberg qui venait de se mériter le premier Ballon d’Or décerné à une femme. En quelques minutes à peine, grâce aux réseaux sociaux, l’extrait s’est répandu à la grandeur de la planète.

Dans le clip vidéo de l’incident, on entend la question de Solveig et on voit la réaction de la joueuse, qui semble exaspérée.

Comment cet idiot osait-il ternir ainsi son accomplissement? Réduire une joueuse d’exception à son attrait physique, sexuel, quand nous commençons à peine à prendre la mesure des abus dont les femmes sont victimes?

Nous avons retweeté, condamné, applaudi ce lynchage bien mérité. Et je m’inclus dans ce «nous». C’était la tempête parfaite.

Mais une fois la colère assouvie, un détail clochait. Une seule vidéo de l’incident circulait, et elle ne durait que quatre secondes. C’est court quatre secondes. 

Peut-on vraiment crucifier, collectivement, quelqu’un sans savoir ce qui s’est passé au-delà de ces quatre secondes?

Ce qu’à peu près personne n’a vu, parmi ceux qui s’informaient par les réseaux sociaux, c’est que le DJ disait ensuite : «…parce qu’on a choisi quelque chose d’autre». L’idée était justement qu’elle dise non, comme prévu, afin d’enchaîner avec la musique de Sinatra qu’il avait déjà choisie pour elle.

Évidemment, il s’est mis les pieds dans les plats avec cette question déplacée, mais l’intention et l’incident lui-même n’avaient pas un caractère aussi méprisant et réducteur que ces quatre secondes de clip ont laissé croire.

Le contexte était «écrasé». En isolant un aussi court extrait, on amplifie son caractère offensant et on efface tout ce qui pourrait l’atténuer. C’est la meilleure façon de voir ses tweets, ou ses commentaires, rejoindre un plus vaste auditoire. C’est la nature du réseau social.

Ces plateformes créent ce que les spécialistes ont appelé, vers 2010, context collapse, qu’on pourrait traduire par l’écrasement, l’effondrement du contexte.
Dans le monde réel, chaque groupe partage un code, un contexte commun dans lequel les écarts, les transgressions sont permises afin de produire un effet, pour faire rire, etc. Dans l’espace numérique, la communication se fait avec tous les publics à la fois, et cela«écrase» ce contexte. Il ne reste pratiquement pas d’espace pour les écarts de langage, pour l’erreur.

Une journaliste aux États-Unis en a récemment fait l’illustration. Quinn Norton avait été embauchée plus tôt cette année par le New York Times pour écrire sur l’impact des technologies sur la société. C’est une plume brillante avec une grande connaissance du sujet. Mais on a ressorti de vieux commentaires, des échanges qu’elle avait eus au sein de groupes de hackers, qui prenaient une autre dimension, plus noire. On a ressorti ses amitiés passées avec un  personnage raciste de la droite dite «alternative».

Sortis de leur contexte, ses mots, ses relations devenaient inacceptables. Le Times a finalement été forcé de revenir sur son offre, devant le tollé provoqué.

Nous pouvons tous être, d’une certaine façon, manipulés par de l’information tronquée, par des images choisies, grossies dans le but de déformer la réalité, sciemment, ou simplement afin de monnayer notre attention.

Il n’y a malheureusement pas de remède miracle. Il faut juste essayer de voir ce qu’il y a de l’autre côté des quatre secondes.