Moines martyrs aux attaches lotoises

Parmi les 19 martyrs assassinés en Algérie pendant la «décénnie noire» qui seront béatifiés ce samedi à Oran, figurent le «Lotois» Christian de Chergé, prieur de Tibhirine, et Jean Chevillard, père blanc de Tizi Ouzou, oncle de l’actuel curé de Cahors.

La dernière fois qu’il est venu en France, Jean Chevillard a dit à sa famille, «le prochain mort, ce sera moi». Mais la menace n’a pas empêché ce père blanc de 69 ans de retourner à sa mission d’écrivain public au service des habitants de Tizi Ouzou, à 100 km d’Alger. Et le 27 décembre 1994, en pleine décennie noire algérienne, il est tué dans son bureau par des terroristes, comme trois autres religieux. Quels terroristes ? «Aucune idée, on s’occupe peu de ceux qui ont crucifié Jésus !», nous déclare Ronan de Gouvello, petit neveu de Jean Chevillard et curé de Cahors depuis près de trois ans… «la mort l’a ravi mais il avait déjà tout donné à l’Algérie, et il est plus important de savoir que 4 000 musulmans étaient à l’enterrement d’Oncle Jean».

En Tunisie à 16 ans

La béatification des 19 religieuses et religieux catholiques assassinés, ce samedi à Oran (pour laquelle la venue du pape avait un temps été évoquée) n’a pas vocation à «se glorifier de la mort de chrétiens face à des musulmans, mais de célébrer leur mort aux côtés de tant de martyrs algériens» (près de 200 000), dit-on à Rome, où l’on souligne que c’est la première fois que l’Eglise procède à une béatification de martyrs dans un pays musulman.

Avant de partir pour Oran, avec 26 autres membres de la grande famille Chevillard où Jean était surnommé «Père la banane», l’abbé lotois témoigne de l’influence qu’a eu le grand oncle sur sa propre vocation : «Il s’est engagé très tôt, il est parti en Tunisie à 16 ans, il représentait la bonté même, en plus de son sens de l’organisation et de son intelligence.»

Plus que de la tristesse, c’est une émotion teintée de reconnaissance qu’a ressenti le prêtre lotois avant de s’envoler hier pour la cérémonie d’Oran… «Le lendemain, nous irons à Tizi Ouzou, je toucherai sa terre».

La charité, l’organisation et l’intelligence, Christian de Chergé, prieur des moines de Tibhirine, l’avait aussi en partage. Ce cistercien, interprété par Lambert Wilson dans le film «Des Hommes et des Dieux» de Xavier Beauvois, a été enlevé avec six autres moines en mars 1996, tous ont été assassinés deux mois plus tard. Alors que son frère Hubert est aujourd’hui à Oran, c’est dans le nord du Lot, dans la petite église de Saint-Michel de Bannières, «où nos parents se sont mariés et où j’ai accompagné Christian dire sa première messe», raconte Hubert, que la béatification aura des échos aujourd’hui.

L’évêque de Cahors célébrera un office ce soir dans cette église qui recèle le testament spirituel de Christian de Chergé. Un texte empreint de fraternité en guise de reliques.

«Il serait déplacé d’être fier de cette béatification», dit son frère Hubert, frappé par la force du martyr : «Pendant la guerre d’Algérie, Christian avait eu la vie sauvée par un musulman qui a été tué ensuite, il en avait ressenti une blessure terrible. La mort équilibre».

A Tibhirine, une nouvelle communauté catholique a remplacé le prieur et ses compagnons, toujours au service de la population.


le testament de christian de chergé

Sa première messe, Christian de Chergé l’avait célébrée dans la petite église de Saint-Michel de Bannière, où ses parents s’étaient mariés… Aujourd’hui restaurée grâce à l’élan d’une association, la petite église contient, gravé dans le marbre, le testament spirituel du prieur de Tibhirine, enlevé et assassiné avec ses coreligionnaires en 1996. Il y écrit, deux ans avant le drame : «S’il m’arrivait un jour – et ça pourrait être aujourd’hui- d’être victime du terrorisme (…) j’aimerais que ma communauté, mon église, ma famille, se souviennent que ma vie était donnée à Dieu et à ce pays.»