Les missiles balistiques au cœur de la stratégie régionale de Téhéran

Pour Téhéran, c’est un sujet non négociable. Si la République islamique a pu accepter de geler son programme nucléaire, si elle peut éventuellement négocier à moyen terme son rôle au Moyen-Orient, elle n’a aucune intention de renoncer à ses missiles balistiques, malgré la pression occidentale en ce sens.

Américains et Européens, malgré leurs divergences sur la question de la préservation de l’accord nucléaire, considèrent que l’Iran doit stopper son programme de missiles balistiques, considéré comme une menace pour la stabilité de la région. L’inquiétude occidentale s’est une nouvelle fois manifestée samedi 1er décembre, quand l’Iran a opéré un nouvel essai de missile balistique de moyenne portée. Les États-Unis ont alors appelé les Européens, fervents défenseurs de l’accord sur le nucléaire (JCPOA), à sanctionner le programme balistique iranien, considérant qu’il représente « une menace grave et croissante » et que le type de missile testé pouvait transporter une ou plusieurs ogives nucléaires, ce qui contrevient aux principes du JCPOA.Côté iranien, il s’agit d’une ligne rouge. Depuis près de quarante ans, l’Iran n’a cessé de vouloir développer ses capacités militaires, mais le secteur des missiles est clairement celui sur lequel les dirigeants iraniens ont fourni le plus d’efforts.

Téhéran martèle que ces missiles sont uniquement développés pour la défense du pays. Ils sont devenus en fait, au fil des ans, un véritable vecteur de puissance pour l’Iran qui permet de compenser la faiblesse des autres secteurs de son armée, et ce même si l’Iran a procédé ces derniers mois au développement de nouveaux avions et navires de combat. « Les arsenaux aériens iraniens sont très limités, la marine est faible et les forces terrestres conventionnelles ne sont tout simplement pas offensives. Ce modèle se distingue des supplétifs iraniens dans la région qui sont certes très utiles pour l’Iran, mais qui ne font pas partie des forces armées iraniennes à proprement parler », explique Alex Vatanka, spécialiste des politiques de défense iraniennes au Middle East Institute, contacté par L’Orient-Le Jour. Ces missiles balistiques « peuvent parcourir des milliers de kilomètres et conviennent parfaitement aux pays qui ne peuvent pas se permettre ou ne sont pas en mesure d’acquérir une puissance aérienne avancée capable de pénétrer dans l’espace aérien de leurs ennemis », écrit quant à lui Riad Khawaji, directeur de l’Institute for Near East and Gulf Military Analysis (INEGMA), dans un article repris par le site SDArabia.

Ce programme balistique est également devenu une arme de propagande pour le régime qui n’hésite pas à en faire la promotion pour rappeler à la population qu’il est la seule défense que le pays possède. Les discours allant dans ce sens pourraient d’ailleurs se multiplier ces prochains jours dans le cadre des célébrations du quarantième anniversaire de la République islamique et du contexte de tensions existant avec les États-Unis et l’Occident en général. « Les missiles sont des éléments du discours qui sont présents partout en Iran. Vous avez beaucoup de représentations grandeur nature des missiles dans les parcs, mais aussi sur des panneaux représentant les pasdaran avec un missile qui décolle d’une paume de main. Il y a aussi un jeu vidéo où les missiles iraniens sont mis en avant pour abattre les vaisseaux saoudiens et les porte-avions américains », explique Jonathan Piron, historien et politologue spécialiste de l’Iran. « Il s’agit également pour les gardiens de la révolution de montrer aux Iraniens qu’ils sont entre de bonnes mains et que l’Iran est un État fort qui peut se défendre. Mais personne en Iran ne veut voir cette solution arriver, et le peuple iranien dans son ensemble craint la guerre », souligne Alex Vatanka.

Une « arme » régionale

Le programme balistique est surtout devenu un instrument pour le développement de la politique régionale de l’Iran, alors que son influence au Moyen-Orient s’est largement accrue au cours de ces dernières années, sans pour autant qu’il parvienne encore à être accepté par les différents acteurs. En Irak, en Syrie, au Yémen ou encore au Liban, la République islamique a transféré à des milices qui lui sont fidèles un grand nombre de ses missiles ayant chacun une portée de plusieurs centaines de kilomètres et pouvant atteindre Riyad, Tel-Aviv ou encore les bases américaines dans la région.

« On a vu ces dernières années l’Iran assister les houthis au Yémen avec des missiles de moyenne portée (dits stratégiques) et le Hezbollah avec des missiles de courte portée (dits tactiques) », explique à L’OLJ Michael Elleman, spécialiste de la technologie des missiles balistiques à l’Institut international d’études stratégiques (IISS). Ces missiles sont placés sous le contrôle de forces soutenues par l’Iran comme les houthis, le Hezbollah ou encore les milices chiites en Irak et en Syrie. Le Times de Londres a d’ailleurs rapporté le 31 août dernier que l’Iran avait commencé à construire une usine de missiles balistiques près de la ville portuaire syrienne de Banias, située non loin de la base navale russe de Tartous. « L’emplacement de l’usine la placera sous la protection du système de défense aérienne russe S-400 et la protégera principalement des avions de combat israéliens qui attaquent des cibles iraniennes en Syrie depuis plus d’un an », explique dans son papier Riad Khawaji. Selon le rapport du journal britannique, l’Iran tente de transférer au régime syrien les forces de la technologie des missiles balistiques plus précis. La stratégie de prolifération de missiles balistiques dans toute la région a permis à l’Iran de renforcer considérablement son poids militaire au Moyen-Orient. Cette dynamique pourrait toutefois être déstabilisée par le contexte des sanctions économiques imposées à l’Iran et qui pourraient avoir des conséquences sur les performances de son matériel militaire. « Toute la volonté de modernisation et d’augmentation de la portée des missiles n’est que du bluff. L’Iran souffre toujours de l’embargo qui pèse profondément sur son développement militaire. Et s’il essaye tant bien que mal de parvenir à la fabrication d’engins sophistiqués, il ne peut pas les produire en masse. Le but de Téhéran est ainsi d’éloigner toute menace de son périmètre de sécurité extérieure, notamment à travers l’enlisement des conflits dans lesquels il est mêlé, par exemple le conflit au Yémen ou en Syrie où aucun des belligérants n’arrive à tirer profit de la situation », poursuit Jonathan Piron.

Utilisation directe et indirecte

Le régime iranien a récemment utilisé ses missiles contre des groupes paraétatiques. Il a mené deux séries de bombardements au cours des derniers mois. La première contre des positions du PDKI (Parti démocratique du Kurdistan iranien) sur le territoire irakien suite à « des actions maléfiques perpétrées ces derniers mois par des terroristes de la région kurde (d’Irak) à la frontière de la République islamique », selon le communiqué des gardiens de la révolution. La seconde attaque s’est quant à elle produite le 1er octobre, au lendemain d’un attentat perpétré contre un défilé militaire à Ahvaz, dans la région arabophone du Khouzistan (Sud-Ouest), et qui avait coûté la vie à 24 personnes. Si les premiers mots des responsables iraniens laissaient entendre que cette attaque avait été menée par des séparatistes arabes de la région, le gouvernement a finalement pointé du doigt les jihadistes du groupe État islamique. Téhéran a donc lancé des missiles sur leurs positions en Syrie. Selon l’agence de presse iranienne Fars, proche des conservateurs, deux types de missiles ont été utilisés par les gardiens : des Zolfaghar (d’une portée de 750 km) et des Qiam (800 km). D’autres attaques sont également rapportées, mais cette fois de la part des supplétifs de l’Iran dans la région. C’est notamment le cas au Yémen où les rebelles houthis ont procédé au lancement de plusieurs dizaines de missiles sur le territoire saoudien.

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