"Les gilets jaunes, une utopie de démocratie directe"

Pour le politologue Alain Duhamel, les gilets jaunes sont le symptôme du retard français en matière de modernisation sociale.

Les gilets jaunes se sont retrouvés pour le quatrième samedi d’affilée dans la rue et qu’une partie d’entre eux affrontaient les forces de l’ordre dans les rue de Paris. Le politologue Alain Duhamel analyse la force de ce mouvement. 

Comment expliquez-vous cette contestation, qui ne faiblit pas depuis près d’un mois? 

L’une des raisons est que le système politique s’est décomposé avec la campagne et l’élection présidentielle de 2017, et qu’il ne s’est pas recomposé depuis. Les gilets jaunes sont un substitut à des formes plus classiques de débat politique, dans les médias et au parlement, qui, dans les faits n’ont plus autant de sens qu’auparavant. Ils forment aussi le premier mouvement de nature politique né sur les réseaux sociaux, et qui discute des problèmes de fond via ces plateformes. Ce n’est pas nouveau : on a vu apparaître ce genre de phénomène lors de la campagne pour les élections européennes en 2005, par exemple. Mais s’ajoute aujourd’hui un effet numérique.  

La comparaison avec le mouvement Cinq étoiles, en Italie, est-elle pertinente? 

Il ne me semble pas. La formation de Beppe Grillo a déclenché des manifestations de centaines de milliers de personnes dans tout le pays ; elle avait un leader très clairement identifié et une idéologie construite. Ici, nous avons un mouvement, pas une organisation, et toute une série de revendications parallèles.  

Quelle analyse en tirez-vous?  

Il y a derrière cette mobilisation une sorte d’utopie de la démocratie directe. Les plus radicaux récusent, par nature, tout ce qui pourrait être concurrent à leurs relais d’expressions spontanés : les débats au parlement, les partis politiques… On est dans la protestation, pas dans l’offre alternative. L’idée n’est pas de constituer un gouvernement, mais d’exprimer des revendications et de les faire partager aussi largement que possible. Le contraste entre le nombre de leurs sympathisants et ceux qui agissent réellement sur le terrain est très frappant. 

Y voyez-vous une crise des institutions?  

Absolument pas. Les institutions sont ce qui demeure de la société française. Le sénat fonctionne de mieux en mieux au fil des décennies. La réforme constitutionnelle de 2008 a renforcé les pouvoirs de l’Assemblée… 

Mais la pratique du contrôle de l’exécutif et du débat à la Chambre dépend avant tout des équilibres politiques en son sein… 

L’Assemblée nationale est en effet déséquilibrée, avec une majorité LREM “virtuelle” – au sens où elle ne reflète pas la réelle répartition de l’électorat – et une opposition en miettes. Tandis que les partis, les syndicats, les rendez-vous électoraux – tout ce qui, à l’intérieur du cadre institutionnel, constitue les outils de la participation – connaissent un vrai dépérissement. On sent bien que des formes nouvelles cherchent à apparaître. Cependant, le cadre reste solide. N’oublions pas un élément historique : aucune forme de protestation populaire n’a entraîné la chute ou une remise en cause foncière d’une orientation politique depuis 1848. Avec ce mouvement des gilets jaunes, nous sommes dans quelque chose de délibérément non organisé; non structuré. 

Comment définiriez-vous ce “quelque chose” ? 

Je pense que nous affrontons une crise socio-économique de la modernité. Le grand problème est que la modernisation économique n’a pas eu lieu en France, ce qui provoque un délitement de notre Etat social et des formes de démocraties qui y sont liées. Or, on ne décèle aucune amorce d’un nouveau compromis social, alors que nous vivons une époque de grands bouleversements, à la fois technologiques et économiques.