Les États-Unis, nouveaux rois du pétrole

La production américaine continue de grimper grâce à l’abondance du pétrole de schiste. En novembre, pour la première fois depuis quarante-cinq ans, les États-Unis ont plus exporté de pétrole qu’ils n’en ont importé.


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Environ la moitié de la production américaine en pétrole de schiste provient du bassin permien, qui s’étend de l’ouest du Texas au sud-est du Nouveau-Mexique / Jacob Ford/AP/Sipa

C’est un événement, même si les statistiques du secteur sont toujours à manier avec précaution. Lors de la dernière semaine de novembre, les États-Unis ont exporté plus de pétrole qu’ils n’en ont importé, selon le rapport hebdomadaire de l’Agence américaine d’information sur l’énergie (EIA), publié jeudi 6 décembre. Une première depuis 1973.

La production américaine devant les productions russes et saoudiennes

Les exportations de brut ont grimpé à 3,2 millions de barils par jour (mbj) et celles de produits raffinés à 5,85 millions de barils par jour, alors que les importations reculaient. Les États-Unis sont déjà redevenus depuis quelques mois les premiers producteurs de pétrole au monde, avec 11,7 millions de barils par jour en novembre, devant la Russie (11,4 mbj) et l’Arabie saoudite (10,75 mbj). Du jamais vu depuis quasiment un demi-siècle. Début 2017, la production américaine dépassait tout juste 9 millions de barils par jour.

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L’explication de cette hausse spectaculaire se trouve dans le bassin permien, qui s’étend de l’ouest du Texas au sud-est du Nouveau-Mexique. Un territoire de 200 000 km2, soit presque un tiers de la France métropolitaine. C’est là que se trouve aussi une grande partie des gisements de pétrole de schiste, qui représente aujourd’hui la moitié environ de la production américaine, contre quasiment rien il y a dix ans.

C’est dire l’ampleur de cette révolution du pétrole, que l’on appelle non-conventionnel, car on ne le trouve pas dans des réservoirs, mais emprisonné dans la roche. « Il est en train de se passer aux États-Unis avec le pétrole de schiste ce que l’on a connu au milieu des années 2000 avec le gaz de schiste. En 2005, le pays importait 100 milliards de mètres cubes de gaz. En 2015, il exportait 100 milliards de mètres cubes », estime Guy Maisonnier, chercheur à l’Institut français du pétrole (IFPEN).

Des réserves gigantesques

Et ce n’est sans doute qu’un début. Le bassin permien recèlerait l’équivalent de 70 milliards de barils de pétrole de schiste, selon le cabinet IHS MarKit. Soit autant que le gisement de Ghawar en Arabie saoudite, considéré comme le plus grand gisement de pétrole conventionnel du monde. Dans son dernier rapport annuel, publié il y a un mois, l’Agence internationale de l’énergie (AIE) estime ainsi que la production américaine de pétrole de schiste devrait plus que doubler d’ici à 2025 et n’écarte pas l’hypothèse qu’elle puisse répondre à la hausse attendue de la demande mondiale. Il s’agirait alors « d’une prouesse sans précédent ».

Une production très réactive à l’évolution des cours

Beaucoup de conditions sont déjà réunies pour y parvenir. Les évolutions techniques ne cessent de progresser avec, par exemple, des puits verticaux de 3 000 mètres accompagnés de forages horizontaux dépassant maintenant les 2 000 mètres. Avec la chute des cours du pétrole de 2014, les opérateurs se sont restructurés et les coûts de production ont baissé. Ils se situent désormais entre 30 et 50 dollars le baril contre 70 à 90 dollars il y a encore trois ans.

Certes, cela reste encore trois à cinq fois plus cher que les forages dans les déserts du Moyen-Orient, mais les investissements sont infiniment moindres, autour de 10 millions de dollars par puits. « Le modèle économique du pétrole de schiste est radicalement différent de celui des huiles conventionnelles. En fonction de l’évolution des cours, les forages peuvent rapidement être lancés, ou au contraire arrêtés », souligne Guy Maisonnier.

Bouleversements de la donne géopolitique

Ce renouveau de la puissance pétrolière américaine, largement encouragée par le président américain Donald Trump qui a beaucoup assoupli les contraintes réglementaires du secteur, bouleverse la donne sur le plan géopolitique. Les pétromonarchies du Golfe n’ont plus la main : en réduisant leur production pour faire remonter les cours elles poussent aussi les exploitants de schiste américain à accroître leur production, ce qui au final fait baisser les prix en augmentant l’offre mondiale.

Reste malgré tout des incertitudes. « Le financement des exploitations de pétrole de schiste s’est surtout fait par la dette pour l’instant et il est trop tôt pour dire si le modèle est rentable sur la durée », estime Benjamin Louvet, gérant chez OFI Asset Management. Dans le bassin permien, la production a tellement augmenté qu’il est de plus en plus difficile de l’écouler vers les raffineries installées sur le Golfe du Mexique. Les pipelines sont pleins et en construire de nouveaux prend du temps. Les producteurs en sont à devoir transporter le brut par trains ou par camions, sur des centaines de kilomètres, ce qui renchérit leurs coûts et pèse sur leurs marges.

Jean-Claude Bourbon