«Gilets jaunes» : assiste-on à une «révolte» ou à une «révolution» ?

INTERVIEW – Michel Biard, historien spécialiste de la Révolution française et professeur à l’Université de Rouen Normandie, revient sur ces termes qui émaillent le mouvement de contestation.

Certains parlent de «révolte» et d’autres, de «révolution». Comment qualifier ce mouvement de contestation des «gilets jaunes» qui traverse le pays depuis trois semaines? Michel Biard, historien spécialiste de la Révolution française et professeur à l’Université de Rouen Normandie, revient sur ces termes qui constellent la presse depuis le début des manifestations.

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LE FIGARO. – Peut-on parler de «révolution» pour qualifier le mouvement des «gilets jaunes»?

Michel Biard. – Pour l’instant, absolument pas. Le mot «révolution» implique depuis les XVIIe et XVIIIe siècles le sens d’un changement brutal et violent. Non pas violent au sens physique du terme, mais plutôt dans la soudaineté de l’événement. Un événement qui touche le pouvoir politique de manière soudaine, là aussi. La «révolution» implique que les personnes qui la font ont conscience de la mener, de la vivre. Dès 1789, on pouvait lire dans les titres des journaux le mot «révolution». Il y avait alors un discours, des événements autour d’elle: des fêtes, des commémorations, la création d’une association des vainqueurs de la Bastille. Une révolution est un changement brusque en ce sens qu’il est mémorable.

Qu’entend-on derrière le mot «révolution»?

Ce terme implique la volonté de changer de régime en profondeur. Ce n’est pas simplement l’idée de renverser un président, un Roi ou un empereur. Il s’agit de bouleverser ce qui touche au domaine politique, religieux et social. Mais il y a aussi le sens que peut prendre «révolution» en Angleterre, notamment au XVIIe siècle: une

«Nous sommes ici face à une révolte ou un ensemble de révoltes»

acception copernicienne du mot, c’est-à-dire l’idée qu’une révolution ramène à un point de départ positif. En 1688-89 a lieu la «Glorieuse Révolution d’Angleterre». «Glorieuse» car cette révolution est un moyen de ramener les individus aux libertés anglaises d’origine. Celles qui datent de la grande charte du Moyen Âge.

Quel mot faudrait-il alors employer pour qualifier les «gilets jaunes»?

Nous sommes ici face à une révolte ou un ensemble de révoltes. Quelqu’un qui se révolte se lève contre une autorité ou contre ce qu’il pense être un ordre injuste. Cette révolte peut prendre des formes très actives comme descendre dans la rue, jeter des pierres, ou des formes passives. Un simple «je n’irai plus voter» ou «ils sont tous pareils», par exemple.

Quelle différence avec le mot «rébellion»?

Ce mot apparaît dès le XVIIIe siècle aux côtés d’autres termes comme «troubles», «émotions», «émeutes», «séditions». Ceux qui sortent du lot sont «rébellion» et «sédition» car ils sont employés dans un sens politique. Lorsqu’on est rebelle ou séditieux, on est réfractaire à un pouvoir, une autorité. Remarquons aussi que le mot «rebelle» appartient à un langage stigmatisant: une personne au pouvoir qui souhaite épingler son opposant le qualifiera volontiers de «rebelle».

«Le mot ‘‘anarchie” est une réalité politique claire et qui a perdu de son sens, aujourd’hui»

Que faudrait-il pour que le mouvement des «gilets jaunes» soit qualifié de «révolutionnaire»?

Il faudrait quelque chose qui aille plus loin qu’un simple slogan: «Macron démission», en l’occurrence, c’est une contestation de la personne du président de la République, de sa légitimité, du fait qu’il reste muré dans le silence. Mais, pour que le mouvement devienne «révolutionnaire», il faudrait qu’il aille plus loin. Parmi les «gilets jaunes» qui manifestent, on n’entend pas «À bas la Ve République!». En revanche, au-delà de cette révolte, nous sommes peut-être dans une révolte qui a un caractère prérévolutionnaire.

À propos des «gilets jaunes», le Premier ministre a déclaré dimanche 20 novembre: «La France ce n’est pas l’anarchie.» Est-ce le bon terme?

Non, pas du tout. Le mot «anarchie» est une réalité politique claire et qui a perdu de son sens, aujourd’hui. C’est d’abord un courant politique radical, puissant au XIXe siècle, niant l’autorité de l’État et sa nécessité. Mais le mot peut être utilisé par les hommes politiques pour stigmatiser leurs opposants. Pendant la Révolution française, il était courant de dénoncer des mouvements en disant qu’ils étaient menés par des anarchistes. Le mot «anarchie» appliqué aux «gilets jaunes» ne fonctionne pas sauf si on l’utilise comme synonyme de «désordre». Alors, il peut en ce sens s’appliquer à ce mouvement qui est spontané et qui n’a pas de porte-parole


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