Facebook et les "gilets jaunes" : une colère virale

La liberté guidant le peuple rhabillée en gilet jaune sur la page Facebook "Gilet jaune"
La liberté guidant le peuple rhabillée en gilet jaune sur la page Facebook “Gilet jaune”•
Crédits : Sébastien Février

Le mouvement des gilets jaunes a surpris par son ampleur et par son caractère spontané. Pas de syndicat, pas de parti politique, pas de porte-parole clairement identifié. La mobilisation s’est construite via les réseaux sociaux et sur une plateforme en particulier : Facebook.

Entretien avec Olivier Ertzscheid, maître de conférences en sciences de l’information à Nantes.

Facebook est LE réseau social sur lequel s’est organisé le mouvement des “gilets jaunes” : pourquoi ?

C’est la plate-forme des “gilets jaunes” dans le sens où Facebook occupe un espace qui était resté désespérément vide dans le débat politique. C’est un espace où des classes sociales qui s’estiment “invisibles” ont la possibilité de faire remonter des revendications, de s’exprimer sur la détresse et sur la colère qu’elles ressentent au quotidien. 

Facebook est la plate-forme des “invisibles”?

Facebook, par son algorithme, par son mode de fonctionnement, par son architecture technique, permet aux gens des classes populaires ou intermédiaires de s’exprimer dans un milieu qui leur correspond. Ils ne sont pas soumis à un jugement ou une censure “bourgeoise”. On ne va pas stigmatiser leurs fautes d’orthographe ou leurs comportements. Ils sont entre pairs et Facebook leur rend une visibilité dont ils s’estiment privés dans les médias, auprès du politique et des syndicats. Après, l’autre grande question, c’est quand cette colère sort de Facebook et qu’elle s’incarne dans les mouvements qu’on connaît à l’heure actuelle. 

Facebook a collecté énormément de données grâce à ce mouvement. Que va-t-il en faire ?

C’est tout le danger ! Ce que Facebook va en faire, c’est ce qu’il fait avec toutes les données collectées. C’est-à-dire affiner sa connaissance de chacun de ses utilisateurs pour leur proposer des contenus sur lesquels ils vont interagir. C’est la base de Facebook… Mais quand on regarde ces données au sens politique du terme et qu’on croise cela avec ce que l’on sait du Brexit, de l’élection de Donald Trump, et du rôle de sociétés comme Cambridge Analytica, qui ont utilisé les mêmes genres de données, on peut se demander s’il ne va pas y avoir de la part de Facebook, de partis politiques ou de lobbies, une instrumentalisation et si cela ne pourrait pas faire pencher d’un côté ou de l’autre la balance électorale.

Écouter
Les gilets jaunes et Facebook. L’interview d’Olivier Ertzscheid

Sur les profils Facebook des “gilets jaunes “, les revendications se mêlent aussi à beaucoup de “fake news”. 

Effectivement, cette question est importante sur Facebook. Mais elle n’est pas spécifique au mouvement des “gilets jaunes”. Il s’agit surtout de comprendre pourquoi toute une classe sociale fait de Facebook, non seulement un outil de distraction, mais aussi d’information et de mobilisation. Cela passe forcément par de l’exagération, par des polarisations très fortes et par une absence de pondération.

Mais par exemple, quand on parle de la signature du “Pacte de Marrakech”, un traité de l’ONU qui provoquerait un afflux migratoire en France. Ces publications sont partagées par des groupes identitaire et elles circulent au sein du mouvement des “gilets jaunes”. Ce sont des fake news. 

Effectivement il y a énormément de fausses informations comme celle du “Pacte de Marrakech”. Mais encore une fois, ce n’est pas un marqueur de ce mouvement. Dans un tout autre contexte, il y avait eu beaucoup de fausses vidéos et de fausses informations qui circulaient lors du “Printemps arabe”. En fait, la seule chose qui intéresse Facebook, c’est le potentiel viral et le potentiel d’engagement d’un contenu. C’est-à-dire que, dès qu’un contenu est susceptible de récolter des like ou de générer des commentaires, Facebook va le surexposer du fait de son algorithme. Donc, quand on regarde Facebook en tant qu’utilisateur, on a toujours un miroir déformant devant les yeux, qui est cet algorithme qui nous jette au visage ces “fausses informations”. Enfin, ce qu’on oublie souvent de dire, c’est que sur une vidéo complotiste, il arrive que plus de la moitié des commentaires dénoncent justement… le fait que cette vidéo soit complotiste.  

Enfin, pourquoi utiliser Facebook plus qu’un autre réseau social comme Twitter, par exemple ?   

D’abord, il y a le volume des utilisateurs. Facebook réunit 2,6 milliards d’utilisateurs. Ensuite, il y a la nature et les interactions de ces réseaux. Twitter est efficace pour déclencher d’énormes incendies : on l’a vu récemment avec le mouvement #MeToo. Facebook est au contraire très efficace pour maintenir le feu et souffler sur les braises. Y compris quand le mouvement a tendance à faiblir, Facebook a tendance à nous rappeler que « c’est pas terminé ! » ou que « c’est toujours scandaleux ! »