Lefaso.net, fenêtre ouverte sur le Burkina Faso

2003-2018, lefaso.net vient de célébrer, voici plusieurs semaines déjà, ses quinze années d’existence. Au cours de cette période, ce média s’est imposé dans le paysage politique et social du Burkina Faso. Aujourd’hui, c’est une évidence : Lefaso.net existe et les décideurs politiques, les opérateurs économiques et les professionnels de l’information – pour ne pas parler des Burkinabè en général – ne se posent même plus la question de savoir comment ils feraient sans ce Pure player (pour reprendre le jargon en vogue dans le secteur de l’information en ligne) tant la consultation de ce site est devenue une démarche. primordiale.

Comment faisions-nous pour nous informer sur le Burkina Faso voici quinze ans quand ce site d’information n’existait pas encore ? Un site qui, sur le continent africain (mais pas seulement), a été un pionnier quand internet n’était pas encore un outil de communication en passe de devenir un produit de consommation courante. Il suffit de rappeler que les sites WordPress, MySpace et Linkedin ont émergé en 2003, année du démarrage du site lefaso.net, et que ce n’est qu’en 2004 que Mark Zuckerberg a créé TheFacebook qui n’était alors qu’un trombinoscope destiné aux étudiants de Harvard.

Revenons donc quelques années en arrière.

La Rectification opérée en 1987 par Blaise Compaoré et quelques autres (dévorés d’ailleurs par cette même Rectification) n’avait pas changé le paysage médiatique burkinabè. Les journalistes étaient encore des fonctionnaires et les médias privés des denrées excessivement rares. A tel point d’ailleurs que nombre de journalistes et communicants ont fait carrière, par la suite, dans la sphère politique stricto sensu comme si c’était un débouché professionnel

« Un monde de communication sans frontières »

Quelques années plus tard, en 1993, Halidou Ouédraogo, président du Mouvement burkinabè des droits de l’homme et des peuples, m’avait affirmé : « Nous sommes conscients que ceux qui sont aujourd’hui au pouvoir sont ceux qui étaient à la tête de l’Etat d’exception. Ils se battent pour restaurer la démocratie. Nous leur faisons confiance, mais nous les contrôlons de façon constante pour que, ensemble, nous mettions en place un processus réellement démocratique ». Il y avait alors, au sein du gouvernement, un ministre de la Communication (le ministère de l’Information ayant été supprimé), par ailleurs tout naturellement porte-parole du gouvernement. Et pas n’importe qui. Il s’agissait de Kilimité Théodore Hien. Juriste de formation, militaire de carrière il avait été le patron des fameux (et redoutables) Comités de défense de la révolution (CDR) et plusieurs fois ministre. C’est lui, également, qui avait présidé les assises nationales qui auront permis l’adoption du projet de Constitution de 1991. « Nous sommes dans un monde de communication sans frontières, me déclarait-il alors. Nous en tirons les conséquences. Nous avons voulu donner la possibilité à l’homme de la rue d’accéder aux informations de RFI. Cela dédramatise bien des situations, plus personne ne susurre que RFI a affirmé ceci ou cela puisque désormais tout le monde peut capter cette radio ».

Dès ces années-là, le Burkina Faso aura, par ailleurs, été en pointe dans les secteursgg des radios privées avec le succès de Horizon FM fondé par Thiombiano ; le réseau TV, quant à lui, se sera élargi à l’ensemble des grandes villes du pays (jusqu’alors seule la capitale captait les émissions de la télévision nationale). En matière de presse, ce sera l’arrivée sur le marché de nouveaux titres (Le Pays, Le Journal du Jeudi, etc.) ou la renaissance de titres plus anciens (L’Observateur Paalga) qui venaient concurrencer le quotidien national Sidwaya. « La démocratie ne peut exister sans une presse plurielle ne connaissant pas de bornes du point de vue de son exercice », m’affirmera alors le ministre de la Communication. Dans cette perspective, il travaillait à l’élaboration d’un Code de l’information et à la mise en place d’un Conseil supérieur de la communication.

Les médias burkinabè joueront pleinement, d’ailleurs, leur rôle sinon de contre-pouvoir tout au moins de témoin privilégié de la métamorphose du pays. Dix ans après la Rectification, « l’affaire Zongo » va être un marqueur de l’histoire politique et sociale du pays. Du même coup, des « bornes » particulièrement meurtrières et douloureuses ayant été mises à « l’exercice » des médias d’information (faisant ainsi mentir le ministre Hien), le pays allait se replier sur lui-même et « s’introvertir », si j’ose dire, plus encore qu’il ne l’était. Norbert Zongo, fondateur de L’Indépendant, a été assassiné le 13 décembre 1998 avec quelques amis provoquant la mise en quarantaine de Compaoré par la communauté internationale.

Le dossier ivoirien, exutoire de « l’affaire Zongo »

Un an plus tard, le 24 décembre 1999, c’est le président ivoirien Henri Konan Bédié qui disparaissait brutalement de la scène politique. Et ce sont les dérives identitaires de la Côte d’Ivoire qui vont être l’occasion pour Ouaga de jouer une carte régionale, continentale et internationale (une quinzaine d’années plus tard, d’ailleurs, cette carte s’avérera être perdante pour ceux qui l’ont utilisée) et de se repositionner sur la scène diplomatique. C’est ainsi que le jeudi 11 octobre 2001 (tout juste un mois après l’attaque contre l’Amérique qui a traumatisé les Etats-Unis et le Reste du Monde), Compaoré débarquera à Paris pour une visite officielle, la première depuis bien longtemps. Reporters sans frontières (RSF), qui avait fait du chef de l’Etat burkinabè sa bête noire à la suite de « l’affaire Zongo », se mobilisera fortement pour l’occasion. C’est ainsi que le colonel Gilbert Diendéré, chef d’état-major particulier de Compaoré et vieux compagnon de route du chef de l’Etat, devra renoncer au stage militaire qu’il devait effectuer en France : « Trop d’agitation autour de sa personne », commentera sobrement Compaoré.

En août 2002, l’ancien ministre de Félix Houphouët-Boigny, Balla Keïta, devenu un homme-clé dans l’entourage du général Robert Gueï, sera assassiné à Ouagadougou. Ce meurtre m’apparaissait aussitôt comme le signal que la crise politique ivoirienne prenait une ampleur régionale et, du même coup, internationale. Quelques jours auparavant, Dominique de Villepin, ministre français des Affaires étrangères, de la Coopération et de la Francophonie, avait fait, dans la même journée, le déplacement à Ouaga d’abord puis à Abidjan ensuite. C’était un signe des temps : Abidjan, où Laurent Gbagbo était installé au pouvoir, n’était plus la capitale de l’Afrique de l’Ouest. Le patron, c’était Compaoré. Villepin aura donc choisi d’inverser le cours habituel des visites aux chefs d’Etat africains : il débarquera à Yamoussoukro après être passé à Ouaga. Dans la capitale burkinabè, il rendra hommage à la « coopération exemplaire » avec Paris. A Yamoussoukro, le ton aura changé. Villepin y fera l’éloge du chef de l’Etat, pas Gbagbo ni Bédié mais Houphouët ! « Les grands hommes ne meurent jamais et les grands hommes africains encore moins », soulignera le chef de la diplomatie française en regardant dans les yeux le président Gbagbo autrefois emprisonné par « le grand homme ».

Quelques semaines plus tard, dans la nuit du 18 au 19 septembre 2002, les « mutins » vont foirer leur tentative de conquête du pouvoir et, du même coup, la Côte d’Ivoire va se trouver coupée en deux tandis que l’armée française va camper sur une ligne de démarcation. Et du même coup, la géopolitique prenant le pas sur la politique, le Burkina Faso allait se révéler au monde dans toute sa complexité : enclavé et pauvre en ressources naturelles mais riche en hommes et en savoir-faire politique, diplomatique et militaire.

Le TICman vs Neandertal

C’est dans ce contexte ivoiro-burkinabè particulièrement délicat que Cyriaque Paré allait créer en octobre 2003 lefaso.net ! Il est journaliste de formation et homme numérique par passion. En 2003, cette passion du numérique n’est pas partagée, encore, par beaucoup de monde, pas même dans les milieux de l’information et de la communication. C’est mon cas. J’avais, à cette époque, plus de trente ans d’exercice journalistique dans la presse « papier » avec tout ce que cela implique quand on exerce des responsabilités de rédacteur en chef. On est au contact quotidien avec des métiers diversifiés : secrétaire de rédaction, photographe et iconographe, correcteur, maquettiste, chef de fabrication, imprimeur, etc. J’ai toujours aimé cette diversité de métiers qui permet de sortir, chaque jour, chaque semaine ou chaque mois un produit de qualité présentant une information hiérarchisée, analysée et surtout vérifiée. « Internet » ne m’a jamais laissé penser que le professionnalisme l’emportait sur l’amateurisme et, surtout, le populisme. Je venais de lancer, deux ans auparavant, au lendemain de l’attaque du 11 septembre contre l’Amérique, La Dépêche Diplomatique, une lettre quotidienne sur les relations internationales. Des plus classiques : impression papier recto-verso, diffusion par courrier !

Paré surfait sur « Internet » et j’étais sans doute pour lui l’homme de Neandertal. Moi, l’image du passé ; lui, l’image de l’avenir. Peu m’importait. Privilège de l’âge (nous avons vingt ans de différence), j’analysais quand les autres s’informaient avant d’informer. Paré était en poste, alors, à Paris : attaché de presse à l’ambassade depuis décembre 2001. Je franchissais souvent sa porte pour obtenir ces informations qu’il était le seul à pouvoir obtenir à Ouaga ou décrocher les RV avec des personnalités burkinabè de passage dans la capitale française.

A Paris, Filippe Savadogo était ambassadeur. Cela tombait bien. C’était un communicant et, en ce temps-là, au lendemain de « l’affaire Zongo » et alors que Ouaga était mis en cause dans la déstabilisation du pouvoir en place à Abidjan, communiquer n’était pas une tâche facile. « Cela a été une période très éprouvante », me confiera-t-il. Il ajoutait : « Le pays se construisait avec discrétion dans le cadre du processus démocratique mis en oeuvre au début des années 1990 : les institutions de la République étaient en place et fonctionnaient convenablement. Le sillage était tracé. Il y avait la confiance entre les différents acteurs politiques et aucun jeu de cache-cache. L’affaire Zongo a été une surprise totale. Rien ne justifiait une telle chose. Ni pour vivre ni pour survivre. Cette malheureuse situation a servi de prétexte pour tenter de bâillonner un pays qui avançait dans son processus démocratique de manière sereine, visible et transparente ».

Savadogo jouera la carte de la communication quand Paré assurera celle de l’information. L’ambassade du Burkina Faso à Paris va devenir, du même coup, un pôle d’intérêt pour tous ceux qui suivaient non seulement l’évolution de la crise ivoirienne mais le devenir de l’Afrique de l’Ouest, bien mal en point. C’est ainsi à Paris que va naître lefaso.net, par la volonté d’un homme sans moyens financiers, sans soutien officiel mais dans une conjoncture qui propulsait le Burkina Faso sur le devant des scènes diplomatiques ouest-africaine et franco-africaine.

Paré allait quitter Paris pour des fonctions officielles de communicant tout en demeurant le patron du site lefaso.net. Sans que pour autant celui-ci ne devienne la « voix de son maître ». Vu de France, bien évidemment, ce mélange des genres peut surprendre. Mais, jour après jour, année après année, lefaso.net s’est imposé comme le premier média que l’on consulte dès que l’on se lève le matin. Une source d’information incontournable. Et, aujourd’hui, après quinze années, une source documentaire exceptionnelle qu’aucune institution officielle burkinabè ne peut concurrencer, pas même le SIG, le Service d’information du gouvernement, mis en place bien après le lancement du site lefaso.net.

L’enthousiasme semble céder le pas au désenchantement

Au cours des quinze années passées, lefaso.net s’est diversifié. Dans le même temps, le Burkina Faso s’est, une fois encore, métamorphosé. Mais il a perdu de sa cohérence politique et de son homogénéité sociale. La faute à une classe politique (celle au pouvoir comme celle dans l’opposition) qui, trop soucieuse de s’impliquer dans les « affaires » économiques et autres, n’a pas permis l’émergence de nouvelles « élites ». Le Pays des hommes intègres n’est pas le seul dans ce cas ; c’est même une tendance générale, et pas seulement en Afrique. Du même coup, le sentiment dominant est que l’on gère l’existant sans penser à le changer, parce que trop risqué. Parfois avec les mêmes hommes, même s’ils ne portent pas les mêmes costumes. L’enthousiasme et l’impression d’évolution ont cédé la place au désenchantement et à l’impression de stagnation. L’actualité du Burkina Faso apparaît morose et l’information que distille lefaso.net est aussi, aujourd’hui, le reflet de cette morosité.

Disons les choses telles qu’elles sont : le Burkina Faso se porte mal. Pour des raisons qui, essentiellement, ne sont pas le fait de l’équipe actuellement au pouvoir. Il y a les contraintes internes et le poids de l’Histoire : la Révolution, la Rectification, la Démocratisation, les Marches contre la vie chère, l’Insurrection populaire, la Transition, autant d’étapes politiques et sociales dont les principaux acteurs ne sont plus, aujourd’hui, sur le devant de la scène.

Et il y a les contraintes externes. D’abord, une mondialisation qui ne profitera jamais à Ouaga (ni même à Bamako ou Niamey) tandis qu’à Abidjan les « élites » politiques font désormais bombance, la capitale de la Côte d’Ivoire étant devenue un pôle d’ancrage des investissements étrangers pour le plus grand profit des affairo-politiques. Du même coup sont oubliées les interférences ivoiro-burkinabè de 1999, 2002, 2007, 2010-2011 et des années suivantes quand Compaoré pouvait affirmer, sans même faire sourire tant cela paraissait évident, que Ouattara devait s’appuyer sur la « diplomatie » burkinabè pour ne pas tomber. Ensuite, chacun a oublié l’omniprésence burkinabè dans la résolution de la crise malienne et dans l’éradication du terrorisme dans la bande sahélo-saharienne ; il ne reste de tout cela que des cadavres dans des cimetières tandis que, semaine après semaine, le ministre de la Défense nationale et des Anciens combattants est contraint de présenter « ses condoléances les plus attristées aux familles éplorées » à la suite des attaques « terroristes » menées dans les régions frontalières. Et cela après que la capitale ait été douloureusement touchée ces dernières années (2016/2017/2018).

Le Burkina Faso peut-il, dans les mois qui viennent être victime de ce que j’appelle le « syndrome Macron » ? Une classe politique composée d’hommes et de femmes venus pour l’essentiel de nulle part ou ayant tiré un trait sur les années au cours desquelles il leur a été permis d’émerger. Une classe politique dans une bulle qui, trop heureuse de se trouver là où elle est sans avoir fait grand-chose pour y parvenir si ce n’est de surfer (avec détermination, reconnaissons-le, sur le rejet par les électeurs des « années d’avant ») sur les actions menées par d’autres, est de plus en plus éloignée des préoccupations quotidiennes des populations.

Le Burkina Faso, à l’instar de la France, n’est pas habitué au vide social. Aujourd’hui, ce vide social n’est pas comblé (comme il l’était sous le régime Compaoré) par un trop-plein politique et/ou diplomatique et surtout pas économique. Tout peut donc arriver ; comme en 2014 et en 2015 ! Ce que personne ne saurait souhaiter. C’est pourquoi lefaso.net est plus que jamais une fenêtre qui doit rester ouverte sur le Burkina Faso. Et chacun doit y veiller et y contribuer. Car c’est l’opportunité pour tous de comprendre ce qui se passe dans ce pays et, du même coup, en Afrique de l’Ouest.

Jean-Pierre Béjot

La ferme de Malassis (France)

1er décembre 2018