Face à la montée de l'extrémisme, les Émirats arabes unis défendent un islam tolérant

Quelque 700 musulmans, juifs et chrétiens ont participé cette semaine à la cinquième édition du «Forum pour la promotion de la paix dans les sociétés musulmanes» organisée à Abu Dhabi.

Envoyé spécial à Abu Dhabi

La cinquième édition du «Forum pour la promotion de la paix dans les sociétés musulmanes», qui s’est tenue du 5 au 7 décembre à Abu Dhabi, a permis aux Émirats arabes unis (EAU) de proposer une partition diplomatique quelque peu différente de celles jouées par l’allié saoudien et l’adversaire qatarien. Ce forum, fondé en 2014 alors que Daech bâtissait son califat sur des territoires syriens et irakiens, entend toujours porter un message islamique tolérant, ouvert aux autres religions. Mais cette organisation, hébergée, financée et placée sous le patronage du ministère des Affaires étrangères d’Abu Dhabi, a depuis développé ses ramifications, avec l’espoir un jour de concurrencer le poids de l’idéologie salafiste comme celui des Frères musulmans.

Autour du cheikh Abdallah ben Bayyah, un savant islamique respecté originaire de Mauritanie, quelque 700 musulmans, juifs et chrétiens étaient ainsi réunis cette semaine à Abu Dhabi pour lancer la «nouvelle alliance des vertus». Dans sa jeunesse, Mahomet avait participé à la Mecque à une réunion entre tribus, certaines juives ou chrétiennes, qui s’étaient entendues sur une charte de valeurs, afin de mettre un terme à leurs conflits permanents. Après la révélation, le prophète de l’islam a confirmé qu’il demeurait fidèle à cette «alliance de vertus» louant la concorde entre les différentes religions.

«Les esprits explosent avant les bombes»

Le cheikh Abadallah ben Bayyah entend se servir du levier de cette nouvelle charte pour renforcer le dialogue entre les trois religions du Livre, et au-delà. La présence, au milieu de musulmans venus des cinq continents, de nombreux juifs portant kippas et d’autant de chrétiens en habits sacerdotaux est toujours un événement dans un pays islamique, même à Abu Dhabi où vivent d’importantes communautés d’expatriés non-musulmans. Dans cet émirat, où pousse actuellement sous le soleil sapins et décorations de Noël, règne un esprit de tolérance religieuse, que la venue prochaine du pape, qui vient d’être annoncée, va encore renforcer.

«Les esprits explosent avant les bombes», a rappelé le cheikh Bayyah à ses homologues en religion, pour leur signifier que le premier combat à mener est d’ordre spirituel. A cet effet, la diplomatie d’Abu Dhabi s’appuie, en marge du travail mené dans ce forum, sur celui conduit par des théologiens, réunis autour du grand imam de la mosquée égyptienne d’al Azhar, dans le Conseil des Sages Musulmans. Abu Dhabi abrite également le centre Hedayah, qui regroupe, sous le patronage de l’Onu, une trentaine de pays développant des programmes, notamment éducatifs, pour lutter contre l’extrémisme. En liaison avec son homologue américain, le ministère des Affaires étrangères des Émirats accueille et finance en outre le centre Sawab, qui a pour objectif de contrer la propagande islamiste sur internet. Enfin, Abu Dhabi a dernièrement monté le Conseil mondial des communautés musulmanes, qui s’adresse aux musulmans vivant dans des pays qui ne le sont majoritairement pas.

Là encore, la diplomatie religieuse d’Abu Dhabi, en invitant les croyants à faire prévaloir leur citoyenneté, affronte les thèses salafistes, inspirées par le royaume saoudien, comme celles des Frères musulmans, liés au Qatar et à la Turquie. Ces deux idéologies expliquent aux minorités islamiques qu’ils leurs faut aussi respecter d’autres lois que celles de leurs pays de résidence, au nom d’une «vraie foi» qui pousse les croyants vers le fondamentalisme.

Lors du forum d’Abu Dhabi, parmi tous les religieux présents, il était difficile de trouver un Iranien ou un Qatarien, preuve que le discours sur la concorde religieuses a aussi ses limites. Bien que cette réunion soit consacrée à la paix, les participants ont soigneusement passé sous silence le conflit au Yémen, qui a fait plus de 10.000 morts dans lequel les émirats arabes unis sont directement impliqués. La présence de nombreux américains, à commencer par l’ambassadeur pour la liberté religieuse Sam Brownback, soulignait un peu plus que le pays fait partie d’une alliance qui s’oppose à l’axe chiite iranien. L’Arabie saoudite est au cœur de cette alliance, mais depuis l’affaire Khashoggi, ce pays est contraint à un certain mutisme diplomatique, et doit en tout cas être fui dès que l’on parle de tolérance et de dialogue.

Le Qatar, qui encourage l’organisation des Frères musulmans, est l’autre adversaire des Émirats. Entre les deux pays, le bras de fer s’est tendu depuis les printemps arabes et l’arrivée au pouvoir de fondamentalistes en Tunisie et en Égypte. En 2013, le Cheikh Abdallah Ben Bayyah a démissionné de la vice-présidence de l’Union mondiale des oulémas, basée à Doha et dirigée par le prédicateur des Frères musulmans Youssef Al-Qaradawi, très présent sur la chaîne al Jazira. Le Cheikh ben Bayyah, qui vivait en Arabie saoudite, s’est alors installé à Abou Dhabi. Un an plus tard, la lutte d’influence entre les deux émirats prenait une autre dimension.