Drame de Millas : "La barrière était levée", témoignent deux jeunes Russes qui ont sauvé une enfant

De l’”énorme vague de poussière” qui remonte des rails, percent des hurlements “abominables”. Des cris de douleur et d’effroi que les premiers témoins du chaos n’oublieront jamais. Parmi cette poignée d’automobilistes affolés par la scène, un disparaît, saisi par la peur.

Deux autres s’emparent de leur portable pour alerter d’urgence les sapeurs-pompiers. Bekkhan et Baysangour, eux, n’écoutent que leur instinct de samaritain. Les deux jeunes Russes, âgés de 30 ans, installés depuis peu à Perpignan, volent au secours des blessés.

On était dans une vraie crise de panique, tous les enfants pleuraient, criaient à l’aide, c’était l’horreur

Apercevant une ombre derrière une vitre brisée du bus, Bekkhan se précipite vers elle. Islam, un ami d’ici, traduit aujourd’hui son récit. “C’était une dame, la conductrice du bus je pense, je ne la connaissais pas. Elle était sonnée, elle essayait de s’extraire de son siège, de sortir du car. Je l’ai aidée et l’ai transportée à l’extérieur où je l’ai allongée. 

Elle réclamait son sac. Et puis, plus rien, elle s’est évanouie”, raconte le courageux sauveteur qui court de blessés en blessés, à la recherche de survivants. “On était dans une vraie crise de panique, tous les enfants pleuraient, criaient à l’aide, c’était l’horreur”, frémit-il.

Son ami, Baysangour, est alors déjà au chevet d’Alicia, une des collégiennes très grièvement atteinte. “Au moment du choc, c’est la première que j’ai vue, elle avait été projetée au sol. Je suis tout de suite allé vers cette enfant qui gisait sur la voie ferrée. La pauvre était ensanglantée, elle appelait sa maman au secours. J’ai caché les blessures de sa jambe avec mes mains, pour qu’elle ne les voie pas.

Je n’ai pas cessé de lui parler pour qu’elle ne perde pas connaissance. J’avais trop peur qu’elle meure

Et, même si je ne sais que quelques mots de français, je n’ai pas cessé de lui parler pour qu’elle ne perde pas connaissance. J’avais trop peur qu’elle meure”, confie Baysangour. À son immense soulagement, il réussit. Quand Alicia est prise en charge par le Samu, avant d’être évacuée par hélicoptère, elle est miraculeusement consciente.

Onze mois plus tard, l’adolescente n’a pas oublié la précieuse présence de ce sauveur qu’elle reverra bientôt, à son plus grand bonheur. Le hasard a en effet remis Alicia sur le chemin du Russe. “La semaine dernière on a aidé son oncle, sans savoir que c’était lui, à retaper une maison en ville.

C’est en discutant qu’il nous a dit qu’il avait une nièce qui se remettait de l’accident de Millas. On lui a expliqué qu’on y était et ce qu’on avait fait. Il en a aussitôt parlé à la petite qui se souvient de moi et a envie de me rencontrer”, s’émeut-il, tout aussi heureux de ces retrouvailles inespérées.

Depuis “l’enfer” qu’ils ont côtoyé, et ces images qui les hanteront à jamais craignent-ils, les deux amis n’ont eu aucunes nouvelles, aucun contact avec qui ce soit. À l’exception des gendarmes qui ont recueilli leurs auditions.

Elles n’étaient ni baissées ni en train de descendre. Elles étaient levées et il n’y avait pas de feu rouge

“On a été convoqué séparément, à deux reprises chacun. On a dit tout ce qu’on a vu”, confient-ils, se remémorant ce 14 décembre de triste mémoire pour la énième fois. Cet après-midi-là, Bekkhan était au volant de sa Golf, Baysangour à la place du passager. Ils se rendaient à Millas pour acheter un pare-chocs auto d’occasion à un vendeur qui leur avait donné rendez-vous à proximité du village, les avait récupérés et les précédait sur la route.

“Une voiture s’est intercalée entre lui et nous. On ne voulait pas le perdre de vue, on se suivait donc tous de près quand on a aperçu de loin un bus arriver en face. Le temps d’atteindre le passage à niveau et la première voiture de notre file l’a franchi de justesse. Celle qui était juste devant nous s’est arrêtée au moment où le car de son côté commençait à traverser la voie.

En même temps, on a entendu le signal d’un train et le bruit d’un immense fracas. Ça n’a duré que quelques secondes”, affirment-ils. Formels sur la position des barrières SNCF. “Elles n’étaient ni baissées ni en train de descendre. Elles étaient levées et il n’y avait pas de feu rouge”.

Bekkhan et Baysangour sont aussi catégoriques que les deux employés de la Saur, également sur place, attestent du contraire. Il en va de la fragilité du témoignage humain rapporté pourtant en toute bonne foi. Face à un événement, les variations de perception se multiplient d’un individu à l’autre. À Millas, c’est le cas et la justice ne peut s’en contenter, continuant de rechercher des éléments de preuve, des explications à la tragique collision.

Bekkhan fixe l’horizon, pensif. Pour lui comme pour Baysangour, le cauchemar de ce 14 décembre n’a pas de barrières, il a des visages frappés de stupeur, de souffrance. Des visages que les deux jeunes gens espèrent revoir à la marche blanche organisée en souvenir des victimes. Ils se joindront à l’hommage, dans le plus strict anonymat.

(SOURCE : L’INDEPENDANT) 

Deux employés de la Saur se trouvaient également sur les lieux au moment du drame. Ils arrivaient de Casteil en voiture. Et tous deux donnent une version totalement contradictoire à celle livrée par les deux jeunes Russes.

Dans sa déposition aux enquêteurs, l’un raconte : “J’étais à 200 ou 300 mètres avant le passage à niveau. J’ai vu la barrière se baisser et j’ai vu arriver trois busen face. J’ai vu le bus passer alors que les barrières étaient fermées et que les signaux étaient rouge actif et clignotaient”.

Les deux employés paraissent tout aussi formels que les autres témoins tandis que les souvenirs des chauffeurs des deux bus qui suivaient celui des victimes semblent s’estomper. Concernant les barrières, ils ne peuvent rien affirmer ou n’ont rien vu. Quant aux feux de signalisation, il leur semble qu’ils ne se seraient pas allumés.

Alors pour quelle version pencher ? Comment faire émerger la vérité ? Cinq jours après le drame, le procureur de Marseille Xavier Tarabeux déclarait déjà : “Plusieurs témoignages indiquent que la barrière était levée, ce qui expliquerait que la conductrice ait poursuivi sa marche. D’autres disent que la barrière était fermée. Aujourd’hui, on ne peut pas tirer de conclusion.”

“C’est très difficile de faire des hypothèses tant que nous n’avons pas les résultats des examens techniques.” Un an après, et malgré les conclusions des investigations, le dossier apparaît pourtant toujours aussi complexe.