"Les Vainqueurs" de Michel Goya: la France remporte la Grande Guerre

La question revient souvent à l’évocation des Poilus de la Première Guerre mondiale: comment ces hommes ont-ils fait pour supporter les terribles souffrances de ce conflit aux proportions titanesques? Dans son livre Les Vainqueurs (ed. Tallandier), Michel Goya, ancien colonel dans les Troupes de marines et docteur en histoire contemporaine, choisit de prendre le contrepied de cette interrogation, certes légitime, pour se demander: comment ont-ils gagné?

Son ouvrage, sous-titré Comment la France a gagné la Grande Guerre, s’attache à expliquer comment l’extrême professionnalisation de l’armée française, les innovations aussi bien sur le plan technique que stratégique ou encore la hausse spectaculaire de la capacité industrielle du pays ont été des éléments capitaux dans le règlement du premier conflit mondial.

Le livre se compose en trois parties distinctes. Dans la première, l’auteur revient en détail sur les forces en présence dans les deux camps au début de l’année 1918. On y apprend notamment comment, à travers un effort industriel titanesque, la France va devenir l’arsenal des Alliés, à l’image de ce que furent les Etats-Unis lors du second conflit mondial. L’auteur revient également sur des aspects moins connus du grand public que sont les innovations et les différentes doctrines de combats dans les “espaces fluides” que sont le ciel et la mer.

La deuxième partie de l’ouvrage est consacrée aux combats de l’année 1918 à proprement dits, du va-tout des armées du Kaiser à la défaite inéluctable de ces dernières après l’échec de leurs dernières offensives au cours desquelles les armées françaises et britanniques ont ployées mais n’ont pas rompu. L’auteur insiste sur l’importance particulière de l’interactivité entre toutes les armes (infanterie, artillerie, chars et aviation) qui a permis à la France de prendre l’ascendant. Malgré sa modernité manifeste sur son adversaire, l’armée française l’emporte surtout en manouvrant plus efficacement que son adversaire.

Le livre dispose d’une brève mais appréciable cartographie qui permet au lecteur de se repérer dans l’espace sur les différents fronts, notamment celui moins connu mais pas moins important des Balkans.

Enfin, la dernière partie s’attache à analyser la victoire et les suites de cette dernière du point de vue de l’outil militaire. A l’entame des derniers chapitres, le lecteur a forcément en tête la défaite de 1940, Michel Goya revient donc avec précision sur le processus qui a conduit à l’impréparation de la France au second conflit mondial.

Si le livre ravira les amateurs plus ou moins éclairés d’histoire militaire il n’en reste pas moins accessible aux néophytes qui ne manqueront pas de s’ouvrir à une période de la Grande Guerre sans ces images d’Epinal qui gangrènent souvent le récit du conflit.

Trois questions à Michel Goya, auteur de Les Vainqueurs

> Pourquoi ce livre?

“Je suis historien de la Première Guerre mondiale et j’avais déjà écrit un livre sur l’innovation au sein de l’armée française lors de ce conflit (La chair et l’acier: l’armée française et l’invention de la guerre moderne, 1914-1918, ed.Tallandier, NDLR), je voulais avec ce livre travailler particulièrement sur l’année 1918. Cette dernière est finalement méconnue dans l’histoire de la Grande Guerre. Je voulais surtout rendre hommage à l’armée française et rappeler son rôle dans la victoire”.

> Comment expliquez-vous la méconnaissance du grand public sur la place de la France dans la victoire finale?

“Il y a plusieurs éléments de réponses. Dans un premier temps il est important de comprendre que l’année 1918 est particulièrement complexe et dense au niveau militaire. En 1916, par exemple, il y a deux grandes batailles sur le front de l’Ouest où interviennent une armée française: Verdun et la Somme. Deux ans plus tard, ce ne sont pas moins de douze batailles majeures où l’armée française est engagée. L’échelle rend les choses plus complexes à décrire.

“On note également un effacement de la France et de son armée dans l’historiographie. Les Anglo-saxons n’ont pas d’état d’âme à décrire les opérations militaires. Il y a beaucoup de travaux britanniques et américains sur les derniers mois de la guerre avec une tendance à insister sur le rôle de leurs nations et armées et aussi à minorer celui de la France. On perçoit une tendance à voir disparaitre l’armée française en 1917 avec l’échec de l’offensive Nivelle.

“Enfin dans l’historiographie française de ces dernières années, on note un refus de l’histoire militaire pour se concentrer sur une vision sociologique et anthropologique de la guerre”.

> Quel regard portez-vous sur les commémorations de ce centenaire de la victoire de 1918?

“Deux aspects m’horripilent. D’une part, on fait une distinction entre les conscrits, les «bons soldats» en quelque sorte, et les professionnels, les officiers et particulièrement les généraux, qu’il ne faudrait pas commémorer. Comme si ces gens-là n’avaient pas souffert autant que les autres. Je trouve ça injuste et historiquement faux. Un quart des officiers de l’infanterie meurent, une centaine de généraux sont morts pour la France pendant la guerre et quand ce ne sont pas eux qui meurent, ce sont leurs fils qui ont aussi participé au conflit. Je trouve cette distinction stupide et indigne”.

“D’autre part, je suis troublé par ce refus de commémorer la victoire, pourtant un fait historique. On enlève une part de leur gloire aux Poilus. On peut à la fois, comme ce fut fait lors du défilé du 14 juillet 1919, célébrer la victoire et en même temps avoir l’espoir que cela peut aboutir à une paix durable. Je regrette qu’on ne puisse pas avoir cette vision en 2018”.

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