« La gratuité des transports est une fausse bonne idée »

FIGAROVOX/TRIBUNE – Jean Sivardière explique pourquoi la gratuité des transports peut être séduisante à court terme mais conduire à une détérioration des conditions pour les usagers.


Jean Sivardière est vice-président de la FNAUT (Fédération nationale des associations d’usagers des transports).


La gratuité des bus urbains a été adoptée par une trentaine d’agglomérations, dont quelques-unes de plus de 100 000 habitants (Aubagne, Niort, Dunkerque). Faut-il s’en réjouir? À court terme, la gratuité présente des avantages évidents: la vie des usagers est simplifiée, le travail des conducteurs est facilité, les frais de billetterie et les conflits usagers-contrôleurs disparaissent. On dit souvent que la gratuité dévalorise le transport public et induit du vandalisme: mais la gratuité a une bonne image et, sauf exception, le vandalisme ne se développe pas.

Au-delà du résultat immédiat, quels sont les objectifs visés par les promoteurs de la gratuité? Accroître la fréquentation des bus, assurer le droit à la mobilité et redonner du pouvoir d’achat, réduire le trafic automobile, redynamiser le centre-ville et son commerce.

En réalité, chacun de ces objectifs peut être atteint sans recourir à la gratuité.

À court terme, la gratuité présente des avantages évidents.

1. La gratuité provoque une hausse parfois spectaculaire de la fréquentation mais, en général, la fréquentation initiale était marginale car l’offre était médiocre: la doubler ne change pas grand-chose… Mais, pour élargir la clientèle, on peut aussi améliorer l’offre (vitesse, fiabilité, fréquence, confort.).

Lyon détient un double record: les tarifs les plus élevés de France et la fréquentation la plus élevée (hors Ile-de-France), 320 voyages par an et par habitant. À Aubagne et Niort, la fréquentation (environ 55 voyages) est restée inférieure à la moyenne (70 voyages) observée dans les agglomérations de taille comparable.

2. La tarification solidaire (Strasbourg), indexée sur le quotient familial, est adaptable aux moyens financiers de chaque usager ; elle peut impliquer la gratuité pour les personnes sans ressources.

3. La gratuité n’est pas suffisante pour attirer massivement l’automobiliste, qui dépense bien plus en utilisant sa voiture plutôt qu’un transport public. Seule l’amélioration de l’offre (vitesse, fréquence, confort) et les mesures de restriction du trafic individuel peuvent l’inciter à changer de comportement. À Châteauroux, trois ans après l’introduction de la gratuité, le nombre des déplacements effectués en bus avait doublé, mais la part modale de la voiture n’était passée que de 70 % à 69 %: elle est inférieure à 50 % à Lyon et Strasbourg…

4. La gratuité attirant peu les automobilistes, le cadre de vie des centres évolue peu. Il serait plus efficace de bloquer l’extension des commerces et services périphériques, et la construction de parkings centraux: les piétons et les cyclistes sont de meilleurs clients des commerces que les automobilistes.

Il serait plus efficace de bloquer l’extension des commerces et services périphériques.

La gratuité est par ailleurs dangereuse et mène droit à la paupérisation du transport public, privé inutilement des recettes des usagers solvables: même si une hausse du taux du versement transport des entreprises est décidée, la gratuité est financée inévitablement au détriment des investissements nécessaires et de la qualité du service rendu.

Les partisans de la gratuité n’évoquent jamais le cas des grandes villes qui, après avoir introduit la gratuité, l’ont abandonnée au bout de quelques années en raison de son coût excessif (Bologne, Castellon de la Plana, Hasselt, Sheffield, Seattle) et ont concentré leurs efforts sur l’investissement et le renforcement de l’offre.

Bologne dispose aujourd’hui d’un remarquable réseau de transport urbain et périurbain qui n’aurait jamais vu le jour si la gratuité avait été pérennisée. L’intérêt des usagers et de la collectivité doit être évalué à moyen terme: séduisante à court terme, la gratuité des transports est une fausse bonne idée.

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