La course folle d'« Ivanov » à l'Athénée

« Ivanov » à cru. Avec toute sa verve grinçante. Ses personnages sans filtre. Son regard acéré sur une société campagnarde petite-bourgeoise obsédée par l’argent et antisémite. Pour monter son avant-dernier Tchekhov à L’Athénée, Christian Benedetti a pris sa plume de traducteur – associé à Brigitte Barilley et Laurent Huon – montrant sous son jour le plus brut la première pièce (1887) du médecin écrivain alors âgé de vingt-six ans. Un texte urgent, pour une mise en scène pressée. Comme dans les autres volets de son intégrale, le directeur du Théâtre-Studio d’Alfortville impose un rythme d’enfer à treize comédiens investis – l’oeuvre d’environ 3 heures est ramenée à 1 h 50. Cette folle équipée théâtrale est néanmoins ponctuée de respirations, d’arrêts sur image, qui sollicitent la réflexion du spectateur.

Benedetti met bien en relief les ambiguïtés de cette pièce, mi-comique mi-tragique, aux allures de faux roman noir. Ivanov, propriétaire terrien désargenté, a épousé une jeune fille juive fortunée, mais privée de dot par ses parents pour avoir épousé un goy. Cinq ans plus tard, alors qu’elle se meurt de la tuberculose, il avoue ne plus l’aimer et entame une liaison avec la jeune héritière de ses riches voisins… un second mariage se profile. Pourtant, malgré les apparences, Ivanov n’est pas une crapule vénale. Plutôt un être veule, faible, pusillanime et dépressif, désarmé par la laideur du monde… et par sa propre laideur.

Arlequin des steppes

Campé avec une belle retenue tragique par Vincent Ozanon, Ivanov trimbale son mal noir somnambule au milieu de cette mini-société faussement joyeuse et fortement alcoolisée. Un équilibre constant est maintenu entre le burlesque et le drame. Christian Benedetti confère un maximum de gouaille au personnage farcesque sulfureux de Borkine, l’intendant affairiste d’Ivanov. Arlequin des steppes, clown sans frein, il fait souffler un vent grotesque furieux sur la scène. Une scène dépouillée de tout folklore : des cloisons de bois blanc, des portes-fenêtres mobiles, un piano, des chaises… le décor simple et efficace est changé à vue entre chaque acte.

La mise en scène souligne la férocité du texte, mais n’oublie jamais son humanité : les personnages apparaissent plus pathétiques et ridicules que vraiment méchants. Tous coupables ! Si le monde est désespérément tel qu’il est, c’est bien à cause des faiblesses et renoncements de chacun. Jusqu’au renoncement à vivre, tel Ivanov à la fin. On n’a pas eu le temps de souffler que la commedia e finita de la manière la plus tragique qui soit…

Le comte (Philippe Lebas), Borkine (Christian Benedetti) de dos et Ivanov (Vincent Ozanon) perdus dans leurs sombres pensées.
Le comte (Philippe Lebas), Borkine (Christian Benedetti) de dos et Ivanov (Vincent Ozanon) perdus dans leurs sombres pensées. – © Simon Gosselin

Ivanov

d’Anton Tchekhov

Mise en scène de Christian Benedetti

Paris, théâtre de l’Athénée (01 53 05 19 19)

du 7 novembre au 1er décembre. 1 h 50

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