« Erdogan a entrepris de jeter par-dessus bord l'héritage d'Atatürk »

FIGAROVOX/TRIBUNE – Il y a quatre-vingts ans mourait Mustapha Kemal. Alexandre Jevakhoff retrace les ambitions et les politiques pro-européennes portées par Atatürk, et constate que la Turquie actuelle choisit de rompre avec l’héritage kémaliste.


Alexandre Jevakhoff est historien et haut-fonctionnaire. Il est l’auteur de Kemal Atatürk: Les chemins de l’occident (Tallandier, 2004)


«Atatürk pouvait mourir puisque la lumière brillait, puisque la flamme brûlait, puisque le pays était en marche». Le brevet d’éternité ainsi accordé par le général de Gaulle au fondateur de la République turque date d’octobre 1968: trente ans après, à quelques jours, la mort de Kemal Atatürk (10 novembre 1938). Le président français visite alors le palais de Dolmabahçe, sur le Bosphore. Quelques jours plus tôt, au Mausolée d’Ankara, de Gaulle avait déjà rendu un vibrant hommage à Atatürk, comme à un autre lui: «De toutes les gloires, Atatürk a atteint la plus grande, celle du renouveau national»

Le renouveau national, un sujet cher à Charles de Gaulle, une réussite que personne ne peut contester à Mustapha Kemal, ce général ottoman qui, levant l’étendard de la résistance contre l’occupation étrangère et la collaboration du gouvernement impérial, transforme un empire vaincu, promis au démembrement par le traité de Sèvres (août 1920) en une nation maîtresse de son avenir, moins de trois ans plus tard (traité de Lausanne).

Beaucoup se seraient satisfaits de cette victoire militaire et diplomatique. Général devenu chef d’État, Mustapha Kemal retourne la peau de son peuple: création de la république, renoncement aux ambitions impériales, adoption de codes juridiques européens et de l’alphabet latin, restriction de la religion au domaine privé, droit de vote accordé aux femmes- plus de dix ans avant les Françaises! -, développement économique. Une œuvre menée à un train d’enfer, en moins d’une décennie, qui explique l’attrait unique exercé par le leader d’Ankara, celui qui, à l’heure où la Turquie adopte le nom de famille, devient Atatürk, le Turc-père.

Général devenu chef d’État, Mustapha Kemal retourne la peau de son peuple.

Pourtant, et de Gaulle ne peut l’ignorer, si le pays s’arrête chaque dix novembre à 9 heures 05- l’heure officielle du décès -, si la loi turque interdit toute attaque à la mémoire d’Atatürk, si Bourguiba et le Shah d’Iran rêvent d’imiter le Turc, l’œuvre kémaliste n’est pas sans ombre.

De sa culture militaire, Kemal a conservé un réflexe pour les méthodes autoritaires, renforcé par la conviction de devoir agir vite pour transformer son pays et conforter son statut international. Alors, il liquide les responsables communistes turcs, tout en négociant l’aide soviétique. Alors, il utilise habilement un projet d’attentat pour arrêter, juger et faire exécuter d’anciens compagnons politiques. Alors, il pend ceux qui refusent la loi sur le chapeau européen, rendu obligatoire à la place des couvre-chefs traditionnels. Alors, il réprime sans états d’âme les soulèvements kurdes, d’autant plus qu’il y voit, non sans raison, la main de Londres et de Moscou pour menacer la Turquie nouvelle.

Autant de pratiques qui seraient aujourd’hui qualifiées de dictatoriales. D’autant plus que la Turquie d’Atatürk ne connaît qu’un parti unique, même s’il s’est autorisé à ouvrir par deux fois, avant de la refermer aussi vite, la porte d’un parti d’opposition «officielle». Tant et si bien qu’au lendemain de 1945, quand la Charte des Nations unies devient la loi suprême et que la guerre froide oblige à choisir son camp, la Turquie découvre les rites des campagnes électorales et des rivalités partisanes. Les premières décennies de la République ont fait apparaître deux camps qui, au-delà des ambitions personnelles, s’opposent sur le rôle de l’État et les choix économiques. Qu’ils soient étatistes ou libéraux, les kémalistes partagent un champ pour gagner les voix des électeurs, celui de la religion. Car, il faut l’admettre, une des ambitions les plus radicales d’Atatürk s’avère une de ses moindres réussites: héritière de l’empire ottoman dont le sultan-khalife prétendait diriger le monde islamique, la Turquie n’est pas devenue la société laïque rêvée par Atatürk. En dehors de quelques milieux urbains pleinement convertis, en 1938 le Turc reste attaché à sa «nationalité» islamique. Voici pourquoi et comment, depuis les premières élections libres en 1950 jusqu’aux plus récentes, l’islam n’a jamais quitté l’univers politique turc.

Même l’armée, l’alma-mater d’Atatürk, s’est éloignée, au fil de ses coups d’État, de ses revendications fondamentales.

Sept décennies au cours desquelles le modèle d’Atatürk a subi de plus en plus d’attaques, les premières émanant d’ailleurs de son successeur et ancien bras droit Ismet Inönü. Au début des années soixante-dix, le Parti républicain du peuple, autrement dit le parti kémaliste historique, annonce que le combat du niveau de vie, et non plus celui de la laïcité contre la mosquée, devient sa priorité. Même l’armée, l’alma-mater d’Atatürk, s’est éloignée, au fil de ses coups d’Etat, des revendications fondamentales ; quand l’objectif annoncé en 1960 était la défense des principes kémalistes, vingt ans plus tard les généraux légitiment leur intervention par les risques de guerre civile, avant de confier les rênes du pays à un civil, remarquable au demeurant, mais davantage connu pour ses liens avec les milieux religieux que par sa passion laïque.

La victoire électorale de l’AKP (2002) qui porte au pouvoir l’ancien maire d’Istanbul Recep Tayip Erdogan, premier ministre jusqu’en 2014 avant de devenir président de la République, ne saurait donc constituer une surprise, même si Erdogan a franchi des limites dans la re-islamisation du pays et de la société qu’aucun de ses prédécesseurs n’avait osé enfreindre. Ils se limitaient à quelques aspects de la vie sociale, lui n’écarte rien, ni l’économie, ni la diplomatie.

S’agissant du positionnement international d’Erdogan, qu’on ne se trompe pas cependant: si la Turquie se montre aussi musulmane qu’il faut – jusqu’à abriter le Sommet islamique pour la première fois (2016)-, sa véritable marque est bien plus complexe. Pour la qualifier, les experts ont élaboré le concept de néo-ottomanisme, espérant ainsi dépeindre les ambitions d’Ankara sur les aires – asiatique, africaine et même européenne – de l’ancien empire. En quinze ans, le néo-ottomanisme a connu des hauts et des bas ; je me concentre donc sur l’essentiel. D’abord, fin de la guerre froide ou non, la valeur géostratégique de la Turquie demeure. Ensuite, Erdogan ne ressent nulle volonté d’imiter l’Europe, et ne veut pas jouer au bon élève du camp occidental. Il faut admettre que l’Europe a longtemps mené la Turquie par le bout du nez et les États-Unis, assimilé le pays à un de leurs porte-avions.

Erdogan ne ressent nulle volonté d’imiter l’Europe.

Enfin, quand Atatürk cherchait à effacer l’histoire ottomane, lui imputant, parfois de manière caricaturale, toutes les responsabilités du déclin, Erdogan, au contraire, salue cette histoire comme la référence suprême.

Radicalement, Erdogan a entrepris de jeter par-dessus bord l’héritage d’Atatürk, comme s’il voulait effacer son image génétique de la Turquie. Les derniers kémalistes n’ont plus que leurs yeux pour pleurer en se demandant, pour les plus lucides, pourquoi leur pays a ainsi évolué. Une question également opportune pour l’Europe et ses dirigeants, encore plus pertinente peut-être: pourquoi Atatürk assimilait-il la civilisation au modèle européen et pourquoi Erdogan n’en a cure?

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