Edith Fambuena: «Bashung nous demandait de le trahir»

Né de la volonté de Chloé Mons, la dernière épouse d’Alain Bashung, qui a plusieurs fois proposé à Barclay de publier les enregistrements que le chanteur avait laissés en friche, l’album posthume En amont paraît finalement le 23 novembre. Longtemps elle-même réticente, la maison de disques historique du créateur de Play Blessures a finalement appelé la réalisatrice Edith Fambuena au chevet de ces chansons laissées à l’état de maquettes inachevées. Eminemment respectée dans l’univers musical français, la musicienne et réalisatrice avait en outre la légitimité d’avoir collaboré avec Bashung sur un de ses albums majeurs, Fantaisie militaire. Elle revient sur l’expérience «étrange et intense, mais heureuse en même temps» qu’elle a vécue avec ce disque dont elle signe la réalisation et les arrangements dépouillés mais d’une belle force.

Depuis la fin des années 80 vous avez alterné entre une vie de musicienne au sein des Valentins et une autre de réalisatrice d’album pour Zazie, Miossec ou Tété. En quoi consiste ce travail ?

J’avais 24 ans quand j’ai commencé à réaliser des disques, grâce à Etienne Daho et son album Paris ailleurs. Ensuite, j’ai usé de mes deux casquettes, musicienne et réalisatrice. En France, on utilise le terme «réalisateur» pour le distinguer du «producteur», qui est celui qui finance, ou du «producer» à l’anglo-saxonne, celui qui travaille dans le monde du rap et compose des instrumentaux. Le job de réalisateur est un mélange de direction artistique et de production exécutive. Les artistes viennent me voir avec leurs maquettes et mon rôle consiste à faire que les chansons finales leur correspondent. Je suis là pour les aider à accoucher de ce qu’ils ont en tête. Mon job a une forte dimension psychologique, je dirais 80 %. On ne vient pas me voir quand tout va bien mais pour retrouver une confiance perdue ou pour s’amuser en faisant un voyage avec moi, chercher, tâtonner, s’aventurer. C’est une rencontre humaine, l’enregistrement d’un album. Mais avec le temps, je me suis rendu compte que je préférais les chansons aux artistes. Elles dépassent souvent les artistes, les chansons : elles ont leur propre vie, elles prennent forme, elles survivent… C’est fort, une chanson.

C’est un métier où il n’y a pas beaucoup de femmes, non ?

Il n’y a pas beaucoup de femmes artistes non plus. C’est culturel, je le regrette. Mais heureusement, cela évolue. Il y a de plus en plus de femmes, comme Keren Ann, qui sont capables de réaliser des disques pour elles-mêmes comme pour les autres. La nouvelle génération est différente, elle est souvent moins snob aussi. Mais il m’arrive encore trop souvent d’entendre : «On vient vous voir pour votre sensibilité féminine.» (Rires.)

Vous souvenez-vous de votre première rencontre avec Alain Bashung avant de travailler avec lui sur l’album Fantaisie militaire en 1998 ?

Alain travaillait déjà depuis un moment sur Fantaisie militaire et cherchait quelqu’un pour les claviers de l’album. Anne Lamy, qui était à l’époque la directrice artistique de son label Barclay, nous a mis en relation Jean-Louis Piérot (son comparse des Valentins, ndlr) et moi, car elle avait bien aimé notre travail sur Genre humain de Brigitte Fontaine. Nous nous sommes rencontrés pour la première fois chez Jean-Louis, en Provence. On a passé toute la soirée à parler des différentes catastrophes qui étaient arrivées dans nos vies, les accidents, les maladies… mais la conversation est restée très joyeuse. Et pour la première fois depuis à peu près dix ans, ce soir-là, il a bu un verre.

Fantaisie militaire est né à une période particulière pour Bashung, qui sortait d’un épisode dépressif évoqué dans la chanson Au pavillon des lauriers. Quel souvenir gardez-vous de l’enregistrement ?

Dès qu’il connaissait un succès, Bashung avait le sentiment qu’il devait partir dans une autre direction. Après une chanson aussi populaire qu’Osez Joséphine, sur l’album Chatterton, il pensait devoir faire quelque chose de beaucoup plus «arty». Ses fans n’étaient pas tendres. Dès que ça marchait, on le traitait de «vendu». Il m’avait même raconté que son fils s’était fait casser la gueule à l’école. Et puis, il était aussi très malheureux à cette époque à cause de son divorce. Mais cette noirceur et cette tristesse, jamais il ne nous l’a fait ressentir durant l’enregistrement. Jean-Louis Piérot et moi avons aussi traversé des moments difficiles durant cette période. Nous avons tous deux perdu nos pères. Mais cela n’a pas empêché l’enregistrement de Fantaisie militaire d’être joyeux. On riait beaucoup dans le studio, sans doute pour garder nos malheurs à distance. Cela a été compliqué de se séparer après une aventure aussi forte. J’ai l’impression que cet enregistrement a duré une vie.

C’est aussi un disque enregistré à une époque de révolution technologique. Cela a changé les choses ?

C’était l’époque du passage au numérique dans les studios. La technologie évoluait à grande vitesse et Alain avait une véritable vision, il souhaitait mélanger analogique et numérique, utiliser ces logiciels audio qui apparaissaient sur le marché pour malaxer toute la matière qu’il avait à sa disposition. Cette matière venait des ateliers qu’il organisait avec différentes personnes à qui il avait souvent donné les mêmes ingrédients, en général uniquement sa voix et un motif rythmique. Il souhaitait utiliser ce qu’il aimait dans le travail de chacun en faisant des mélanges. Les versions alternatives des chansons de Fantaisie militaire, qui ont été dévoilées à l’occasion de la réédition de l’album, permettent de se faire une petite idée des innombrables directions prises par les chansons. Je me souviens d’Alain écoutant aux portes des différents ateliers et apparaissant soudain pour dire : «J’aime ça !» Il ne voulait pas intervenir aux premières étapes du travail, répondre aux questionnements de chacun. Il ne souhaitait écouter que des choses que nous estimions terminées. Ce n’est qu’à ce moment-là qu’il nous disait si cela l’intéressait ou non. Ressentir une telle confiance de la part d’un artiste a été une expérience rare et une grande responsabilité. La plupart des musiciens sont dans une forme de contrôle bien plus extrême.

Quand on écoute les versions alternatives de Fantaisie militaire, on a l’impression que le travail avec Bashung ressemblait à un gigantesque puzzle dont on aurait pu assembler les pièces différemment.

C’était un voyage, une recherche. On essayait d’emboîter chaque pièce du puzzle de manière différente pour voir celles qui donneraient la plus belle image. Je pense qu’il a toujours travaillé comme ça, même si les moyens techniques apparus à l’époque de Fantaisie militaire ont permis de radicaliser le processus.

Après cette expérience comment avez-vous été amenée à travailler sur cet album posthume ?

Je n’ai pas beaucoup revu Alain après Fantaisie militaire, toutes les autres tentatives de collaborer ont malheureusement avorté. En juillet 2017, Barclay m’a appelée pour me demander de l’aide sur des inédits. J’ai d’abord refusé, parce que cela impliquait de travailler sur des morceaux qu’Alain n’avait pas validés. Je ne me sentais pas légitime. Et puis Sylvain Taillet, le directeur artistique de Barclay, m’a demandé de venir écouter les titres. Je suis entrée dans son bureau avec la ferme intention de ne pas me laisser séduire et puis, en écoutant les bandes, j’ai eu l’impression d’entendre la voix d’Alain qui me disait : «Tu dois m’aider parce que sinon cela va partir dans d’autres mains.»

Savez-vous si d’autres avant vous ont refusé de travailler sur ces bandes ?

Gaëtan Roussel (qui a réalisé le dernier album d’Alain Bashung en 2008, ndlr), d’autres peut-être aussi, je ne sais pas. Quant à moi, j’ai fini par me dire : «Trouve une seule bonne raison de refuser.» Au fond, j’avais envie de le faire. J’avais l’envie égoïste de voir où j’en étais musicalement, surtout vis-à-vis d’un musicien qui m’a donné une grande confiance en moi. Et puis, je me suis souvenu qu’au moment de Fantaisie militaire, Bashung nous avait demandé de le trahir. Si la manière dont je l’avais trahi à l’époque lui avait plu, je pouvais peut-être encore faire quelque chose aujourd’hui. Je me suis replacée dans l’état d’esprit de Fantaisie militaire, j’ai travaillé de mon côté jusqu’au moment où j’estimais que c’était suffisamment finalisé pour le montrer. Sauf qu’Alain n’est plus là pour valider et qu’il n’aurait peut-être rien validé du tout ! Malheureusement, ça, je ne le saurai jamais.

Y a-t-il d’autres morceaux ? D’autres albums posthumes potentiels ?

J’ai entendu seize titres, il y en a onze sur l’album. Je pense que les cinq autres sortiront un jour. Parmi ces titres il y avait de tout : des morceaux en partie produits avec des arrangements, d’autres à l’état de guitare-voix que généralement je n’ai pas utilisée – sauf Immortels. J’ai tenté de comprendre les raisons pour lesquelles Alain n’avait pas été satisfait par ces morceaux et pourquoi il les avait abandonnés. Ces chansons, il les chantait mais la plupart du temps on n’y croyait pas. Ce n’était pas la voix le problème, mais le décor autour. J’ai réalisé de nouveaux arrangements tout en gardant certaines choses, comme la guitare de Dominique A sur Immortels ou celle d’Arman Mélies. Raphael a fait lui-même le travail sur Salines, qu’il avait écrite. Je n’ai pas mis les mains dans cette chanson.

Qu’est-ce qui a guidé votre travail ?

Le texte a guidé les orchestrations. Je voulais que mon travail reste en arrière, c’est pour ça que j’ai mis la voix d’Alain très en avant. Elle devait être fortement présente.

Combien de temps avez-vous passé sur cet album ?

Il y a d’abord eu une période de gestation durant laquelle je ne travaillais pas plus de deux heures par jour. Emotionnellement, c’était lourd de réécouter la voix d’Alain, que la maladie trahissait parfois. Et puis, je me suis sentie prête à travailler sans pathos. L’essentiel du travail a été fait en trois semaines, en septembre. J’ai vécu 24 heures sur 24 dans mon studio, coupée du monde. Je rentrais pour me laver et me changer. Je dormais comme sur un bateau, par quarts. J’étais tout le temps avec Alain, jusqu’au moment où j’ai pété un câble. Je ne savais plus quelle heure du jour ou de la nuit il était et je me suis dit : «Cette voix, décidément elle ne va pas, je vais l’appeler pour qu’il la refasse.» Et là j’ai réalisé que je devenais dingue. Je me suis mise dans un état de transe durant ces semaines de travail…

Ces morceaux datent-ils de la période d’enregistrement de son dernier album, Bleu pétrole ?

Pas tous, même si je pense qu’ils datent des années 2000, c’est-à-dire la période entre l’Imprudence, en 2002, et Bleu pétrole, en 2008. Parmi ces chansons, il y en a même une, les Rêves de vétéran, dont on ne sait pas qui a écrit le texte. De son côté, Dorian, qui a écrit Nos Ames à l’abri et la Mariée des roseaux, ne savait même pas qu’Alain les avait chantées. Il s’est effondré en larmes quand je lui ai fait écouter les bandes.

On a l’impression que tout le monde voulait écrire pour Bashung, ce disque c’est aussi un Who’s Who de la chanson française…

Bashung, c’est le musicien avec qui tout le monde voulait travailler et dont tout le monde se targuait d’être l’ami. Il est arrivé qu’on me présente quelqu’un en me disant qu’il avait travaillé sur Fantaisie militaire alors que je savais très bien que c’était impossible. C’était un artiste pivot dans l’univers de la musique française. Il était moins populaire que d’autres, mais essentiel.

Ce travail va-t-il changer quelque chose dans votre vie de réalisatrice ?

Travailler seule avec quelqu’un qui n’est plus là mais que j’ai connu a été une aventure unique. J’ai aimé ce travail. Après, il y aura toujours des grincheux. J’ai essayé de faire au mieux pour donner un peu de rab aux gens qui aiment Bashung. Quant à moi, j’avais déjà envie de recommencer la musique avant et cette envie est encore plus présente.

Alexis Bernier

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