« Dès le premier jour de 14-18, Clemenceau manifeste une énergie exceptionnelle »

FIGAROVOX/TRIBUNE – Georges Clémenceau joua un rôle de premier plan, en 1917-1918, à la tête du gouvernement français, raconte Vivien Blumenkranz.


Passionné d’histoire, Vivien Blumenkranz effectue des recherches sur la première guerre mondiale.


En août 1914, Clemenceau a 73 ans, il est le dernier des députés de 1871 à avoir signé la protestation de Bordeaux contre le démembrement de l’Alsace-Lorraine. Batailleur dans l’âme, il n’aura jamais autant combattu que dans les années de guerre où il déploiera une énergie irrésistible. Selon son conseiller Georges Mandel, «sans la guerre Clemenceau ne serait jamais revenu au pouvoir». Comment cet homme dont la carrière politique semblait finie a pu acquérir le pouvoir et renverser le cours de la guerre, au point que Guillaume II écrira: «La cause principale de la défaite allemande? Clemenceau. Si nous avions eu un Clemenceau, nous n’aurions pas perdu la guerre»?

L’Homme libre

Lorsque la guerre commence, Clemenceau n’est pas déconcerté. Pendant les quelques années précédentes, il n’a cessé de prévenir «que l’Allemagne, organisée tout entière pour la violence, ne pourrait échapper, si elle le voulait et elle ne paraît certainement pas le vouloir, à la fatalité des nouveaux développements de violence.».

Clemenceau avait utilisé ses qualités de sénateur et de journaliste pour jouer un rôle déterminant dans le vote de la loi des trois ans de service militaire (1913), dont l’application s’avérera décisive aux premiers jours de l’affrontement.

Ce républicain, farouche défenseur de la Patrie, combattit le pacifisme des socialistes et de sa famille politique, les radicaux dont les deux tiers ont refusé cette loi. L’opposition de ses collègues fut pour lui «une faute irréparable», qui l’aura décidé à éditer un nouveau journal L’Homme Libre. Il y attaquera en toute indépendance ceux qui se dresseront contre ce qui lui paraît les impératifs de la défense nationale.

Le 14 juillet 1914, il est surpris du manque de préparation de l’armée française et laisse éclater sa colère au Sénat: «La vérité, c’est que nous ne sommes ni défendus ni gouvernés!… Il y a dans ce pays un universel laisser-faire, un universel laisser-aller.»

En 1914, Clemenceau retrouve le ton révolutionnaire de l’An II.

Au début de la guerre, bien que la France ait un retard militaire évident, Clemenceau reste optimiste et distingue plusieurs atouts. Tout d’abord, le Français, lui-même, qui d’un moral excellent agit en conformité avec les grandes traditions d’honneur de son pays. Ensuite, la certitude que la cause de la France attaquée par l’Allemagne impérialiste se confond avec la cause de la liberté. Argument moral qui facilite l’union sacrée à l’intérieur (notamment avec les socialistes) et qui sensibilise le monde au destin de la France. Enfin, l’entrée en guerre des autres membres de l’Entente, l’Angleterre et la Russie.

La bataille morale dans laquelle Clemenceau s’engage est pour lui la première condition de la victoire. On retrouve dans l’exaltation patriotique de ses articles le ton révolutionnaire des slogans de l’An II: «Mourir n’est rien, il faut vaincre» . En effet, «il s’agit pour la France, de la vie ou de la mort».

Les articles de Clemenceau ont un retentissement international. Aux États-Unis, certains de ses textes sont traduits dans les journaux.

En septembre, la France échappe de peu à la défaite grâce à la bataille de la Marne. Le gouvernement qui s’est replié avec de nombreux parlementaires à Bordeaux se prête trop souvent à des mondanités, tandis qu’il perd de son contrôle sur le déroulement de la guerre, au profit du général Joffre, qui outrepasse ses fonctions de chef des armées. Dès lors Clemenceau reprend ses attaques contre les dirigeants et réclame un «gouvernement d’acier» . Son journal est censuré dès le 29 septembre 1914 pour réapparaître quelques jours plus tard sous le titre de L’Homme enchaîné.

Ses articles et son activité auront un retentissement international. Aux États-Unis, certains de ses textes sont traduits dans les journaux, les journalistes reprenaient ses citations.

Son adversaire, Aristide Briand déclarait à ce propos: «M. Clemenceau, personnage considérable de la République, dont les critiques comptent dans le monde entier, dont les articles ne sont jamais passés inaperçus, ni pour les Français, ni pour d’autres.»

Au Parlement, le sénateur Clemenceau devint le membre puis le président des commissions sénatoriales de l’Armée et des Affaires étrangères. Ces puissantes commissions se confrontent aux gouvernements et aux administrations pour enquêter, proposer, puis participer aux réformes nécessaires tant civiles que militaires, sur le rationnement, les services de santé, les transports, la production d’artillerie lourde…

C’est pour ses activités à la commission de l’Armée que Clemenceau entame son premier déplacement au front en septembre 1915. Cette immersion avec «ces magnifiques poilus» est pour lui une expérience tellement réconfortante qu’il la répétera dès que possible. Ses visites ne sont pas de tout repos. il lui arrive de marcher six heures dans la neige pour aller au plus proche de l’ennemi, parfois à une dizaine de mètres des Allemands.

Clemenceau entame son premier déplacement au front en septembre 1915. Il voit de lui-même les problèmes auxquels sont confrontés les soldats.

Il voit de lui-même les problèmes auxquels sont confrontés les soldats et contrôle l’application des réformes militaires pour lesquelles ses collègues et lui se sont battus au Sénat.

La lutte contre le défaitisme

L’année 1917 s’annonce comme l’année la plus difficile du conflit. Pour la première fois, les dirigeants ne croient plus en la victoire. L’offensive du Chemin des Dames est un échec. La révolution russe commencée en mars, a pour conséquence de libérer des troupes allemandes pour le front de l’ouest et d’affaiblir le moral des Français soumis à la propagande révolutionnaire. Ainsi, des groupes révolutionnaires internationalistes tentent de récupérer, les grèves sociales qui s’intensifient et les mutineries qui éclatent dans l’armée française.

La commission de l’Armée chargée d’enquêter sur les causes des mutineries, trouvera qu’en plus des erreurs militaires ou politiques, des conditions de vie difficiles des soldats, la propagande défaitiste battait son plein, dans la rue, les gares, jusque dans les tranchées.

Conjointement, il se développe un courant favorable à des négociations de paix, incarné par Joseph Caillaux auquel plusieurs députés radicaux et socialistes se rallient.

La lutte contre le défaitisme est au centre de l’action de Clemenceau.

Mais l’affaire qui fera le plus grand bruit car elle impliquera le ministre de l’Intérieur, Louis Malvy est celle du Bonnet Rouge. Ce journal tenu par Almereyda, également ami de Caillaux, bénéficie de fonds allemands.

La lutte contre le défaitisme, assimilé à de la trahison par Clemenceau, est dès ce moment au centre de son action. Dans le sillage des Comités tenus au Sénat sur les sujets militaires et les mutineries, Clemenceau prononce le 22 juillet 1917 une charge à l’encontre du ministre de l’Intérieur, Louis Malvy, qui a un retentissement immense sur la scène politique française et dans l’opinion. Il va jusqu’à reprocher au ministre de l’Intérieur «de trahir l’intérêt de la France» en raison de la proximité de ce dernier avec les agitateurs révolutionnaires. Il l’accuse aussi de négligence coupable envers les traîtres. Son discours-programme est publié sous forme de brochure le 24 juillet sous le titre de «L’antipatriotisme devant le Sénat». Dès lors, Clemenceau, malgré son âge apparaît comme le seul homme capable de redresser la situation. Léon Daudet écrit le 24 juillet «C’est Clemenceau qu’il nous faut».

Par la suite, les principaux membres du Bonnet Rouge sont arrêtés et Malvy, démissionne le 31 août.

En septembre, le scandale de l’argent suisse retrouvé dans la poche du député Turmel éclate suivi de près par l’arrestation de Bolo Pacha. Enfin, des tractations secrètes de paix entre Briand et des émissaires allemands sont rendues partiellement publiques.

Sur tous ces dossiers, Clemenceau demande l’intransigeance face aux menées «défaitistes». Les caillautistes en émoi, tentent de faire campagne sur le thème de «La République en danger», les socialistes sentant s’avancer l’ombre du Tigre, crient à l’Assemblée nationale «À bas Clemenceau! Vive la République!». Mais l’ascension de Clemenceau est inexorable.

Il explique sa conception du pouvoir en guerre. Nul besoin de lois d’exception ou nouvelles, la simple volonté énergique apportera les changements appropriés:«Ma révolution est que les choses soient comme nos institutions et nos lois ont décidé qu’elles doivent être.» Sa critique ne s’arrête pas aux dirigeants, il souligne la responsabilité du peuple, les soldats exceptés: «Ce ne serait pas justice d’en laisser la seule responsabilité aux maîtres apparents de l’heure qui, sous le contrôle d’une opinion publique vigilante, eussent été tenus de revenir au devoir. Je l’ai dit, je ne cesserai de le répéter, les défaillances de nos gouvernants sont celles de l’esprit public, qui les a laissés faire.»

« Ma révolution est que les choses soient comme nos institutions et nos lois ont décidé qu’elles doivent être. », déclare Clémenceau.

Alfred Capus, journaliste vedette du Figaro, résume cet épisode dans un article du 2 novembre 1917: «La politique a tourné depuis quelques semaines sur l’axe des scandales et des affaires de trahison, or ce sont les articles de M. Clemenceau, son intervention au Sénat, qui ont le plus puissamment contribué à cette évolution.»

Enfin, le Président Poincaré, après avoir consulté une dizaine des hommes politiques les plus influents et avoir entendu ses collègues de l’Académie française, Barrès et Capus aller en ce sens, se déciderà appeler Clémenceau comme Président du Conseil le 15 novembre 1917. Il confiera dans ses mémoires: «Le diable d’homme a pour lui l’opinion des patriotes et si je ne l’appelle pas, sa force légendaire fera la faiblesse d’un autre cabinet.»

Ainsi, Clémenceau, aux ennemis multiples, sans l’appui d’un parti, arrivera à la fin de sa vie, au pouvoir suprême qui décidera du sort de la nation.

Il le doit à sa ténacité morale et à son implacable force de travail. En 332 jours, Clemenceau publie 306 articles, interrompus par 23 jours de visites au front, et un peu de repos. Son rythme de travail s’accentue avec son accession à la présidence du Conseil, fonction qu’il cumule avec celle de ministre de la Guerre. Au pire moment du conflit, il s’emploie à remédier aux maux qu’il a tant déplorés dans l’opposition et devient pour les Français, le Père La Victoire.

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