Centenaire du 11 novembre : la difficile commémoration allemande

Angela Merkel sera à Rethondes samedi avec le président Macron, dans la clairière où fut signé l’armistice en 1918. Cent ans après la guerre, l’Allemagne commémore toujours très peu cet événement sur son territoire.

«On l’a perdue cette guerre, c’est difficile de la commémorer». Dans la voix de l’historien allemand Gerd Krumeich, on décèle une pointe d’amertume. Non pas de la nostalgie, mais plutôt le regret que son pays ne marque pas officiellement le centenaire de la Première Guerre mondiale. De l’autre côté du Rhin, les commémorations du 11 novembre ne suscitent pas le même engouement qu’en France. L’Allemagne, pays belligérant du côté des perdants, n’a d’ailleurs jamais organisé d’hommage officiel aux soldats morts aux combats entre 1914 et 1918.

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«Le président allemand, Frank-Walter Steinmeier, a fait un discours ce vendredi au Bundestag, indique Jörn Leonhard, historien allemand de l’université de Fribourg. Mais il s’est concentré sur le 9 novembre 1918, c’est-à-dire la fin de l’Empire et le début de la République de Weimar, éclipsant le 11 novembre». L’exercice est en effet délicat pour la classe politique allemande, qui doit commémorer une lourde défaite, considérée encore aujourd’hui comme «la catastrophe originelle» du XXe siècle.

«Le traité de Versailles est toujours perçu comme une injustice en Allemagne», note Agathe Bernier-Monod, germaniste et historienne enseignant à l’université du Havre. Ce «Diktat» imposant des réparations faramineuses aurait contribué à l’échec de la République de Weimar. «L’armistice n’est pas non plus célébré, ce n’est pas un symbole de paix durable pour eux, mais une phase de crise». Une crise qui mènera, quelques années plus tard, au nazisme.

La Première Guerre mondiale n’est d’ailleurs pas étudiée comme un événement isolé en Allemagne. «Le vocabulaire employé est significatif, signale Jörn Leonhard. Les Allemands ne parlent pas de la Grande Guerre mais de la première des deux guerres mondiales. Ils associent les deux ensemble». Isabelle Bourgeois, spécialiste des questions sociales et économiques allemande et animatrice du site Tandem Europe, abonde: «14-18 fut un choc profond pour les Français. On retrouve le même état de choc pour les Allemands, mais en 45».

«Les valeurs patriotiques et héroïques ont été volées par Hitler»

Il est d’autant plus compliqué d’organiser des cérémonies officielles en Allemagne, que la mémoire du conflit de 14-18 fut longtemps captée par l’extrême droite à des fins politiques. «C’est la théorie du coup de poignard dans le dos, analyse Gerd Krumeich. Les milieux de droite et d’extrême droite accusent les révolutionnaires et les juifs d’être à l’origine de l’armistice. Ils s‘appuient sur l’argument qu’en 1918, l’Allemagne demande l’armistice soudainement alors que la guerre ne semble pas terminée. Persiste ainsi l’idée d’une armée invaincue mais trahie. Il y a donc une mémoire de droite et une mémoire de gauche de cette guerre, et pendant longtemps il n’y a pas eu de souvenir commun».

S’ajoute à cela l’impossibilité pour l’Allemagne de célébrer son armée. «Comment peut-on qualifier nos soldats de héros? C’est impossible. Les valeurs patriotiques et héroïques ont été volées par Hitler, toute commémoration serait ainsi associée à quelque chose de nationaliste», relève Isabelle Bourgeois. Au contraire

«Les soldats perdent leur uniforme et deviennent humains

de la France qui rend hommage à ses poilus: «il y a une certaine fierté nationale des Français, fierté qui n’existe pas en Allemagne. On célèbre plutôt les victimes civiles, les soldats perdent leur uniforme et deviennent humains».

Les lieux de mémoire de 14-18 sont ainsi peu visibles. Il n’existe rien d’équivalent à la tombe du Soldat inconnu. Des monuments subsistent au niveau local, mais «on s’en soucie très peu» souligne Gerd Krumeich. «Il ne faut pas oublier que la guerre n’a pas eu lieu chez nous, ajoute l’historien. Elle s’est déroulée à l’extérieur et les soldats étaient d’ailleurs très contents d’éviter que le conflit ne se déplace sur notre territoire. Cela explique aussi pourquoi son souvenir est moins important, elle a laissé peu de traces».

«On ne fête pas les guerres en Allemagne»

Surtout, «on ne fête pas les guerres en Allemagne», tempère Gerd Kurmeich. Le pacifisme ancré dans la culture politique allemande veut que l’opinion publique soit réticente à toute forme de commémoration d’un conflit armé. Ce qui ne signifie pas que les Allemands ne s’intéressent pas à cette période de l’histoire. Au contraire, le centenaire a même ravivé leur curiosité. Des manifestations culturelles autour du conflit ont été organisées au niveau des États fédérés allemands ou dans certains musées. «Depuis 2014 et le début des commémorations du centenaire, beaucoup d’Allemands ont redécouvert la Première Guerre mondiale, se réjouit Jörn Leonhard. On constate un intérêt grandissant, on le voit au niveau des ventes de livres sur cette période mais aussi aux thèmes abordés dans les débats».

Les présidents français et allemands commémorent les 70 ans de la Première Guerre mondiale, à Verdun.
Les présidents français et allemands commémorent les 70 ans de la Première Guerre mondiale, à Verdun. MARCEL MOCHET/AFP

Un optimisme que ne partage pas Gerd Krumeich: «les spécialistes sont plus écoutés, il y a des événements culturels mais le cœur n’y est pas. On est prêt à participer dans les autres pays mais pas chez nous». La classe politique allemande se rend en effet régulièrement en France pour célébrer la relation franco-allemande et l’unité européenne. L’une des images les plus célèbres, demeure cette poignée de main historique entre François Mitterrand et Helmut Kohl, à Verdun, le 22 septembre 1984. «Je pense que c’est important d’avoir une approche européenne, mais il nous faut aussi quelque chose en Allemagne, pour gérer notre mémoire en tant que nation qui a été battue», affirme Jörn Leonhard.

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