Baudelaire du temps

Charles Baudelaire et la chanson, c’est une histoire de passé et de présent. Si Léo Ferré et Serge Gainsbourg en sont des illustres représentants, ils ne sont pas les seuls à s’être plongés dans les mots du torturé poète du XIXe siècle. Surtout ceux des Fleurs du mal, son unique recueil en vers.

Frànçois Atlas: «Les Fleurs du mal» (2018)

L’espiègle François Mary – sans ses Atlas Moutains – injecte ses idées folles dans un cadre baudelairien. Sollicité il y a deux ans par le musée de la Vie romantique pour mettre en musique le vernissage d’une exposition sur le poète, il a décidé de jouer les doubles prolongations. Dans son escarcelle, huit titres avec quelques featurings et un spectacle. Pop en éventail et mélancolie luxuriante s’invitent ainsi au pays du spleen. Une rythmique africanisante et scintillante désamorce l’attente douloureuse face à la mort (Recueillement), la trompette de Voyou se confond dans l’épure (Vie antérieure), la chanteuse Fishbach impose son élégante noirceur sur les affres du temps qui passe (l’Ennemi). Parce que la femme est aussi au centre de l’œuvre de Baudelaire, Barbara Carlotti se glisse dans le troublant et troublé Rêve parisien tandis que Juliette Armanet est lumineuse sur l’Invitation au voyage. L’entendre chanter «Là, tout n’est qu’ordre et beauté / Luxe, calme et volupté» a des vertus enchanteresses.

Bertrand Louis: «Baudelaire» (2018)

Il y prend goût aux radicales immersions poétiques, Bertrand Louis. Ne pas mettre ça sur un manque d’inspiration, parce que sa propre plume n’a jamais manqué auparavant de panache. Donc après Philippe Muray (Sans moi, en 2013, déjà une réussite), le voilà qui branche l’électricité pour le prince des nuées. Ici, le lyrisme de la harpe se confronte aux brûlures post-punk, motifs récurrents des dix chansons. Cette exploration formelle apporte une relecture insoupçonnée et captivante des textes. Un son terrien et orageux à la fois, rugueux ou caressant, tendu et happant. Bertrand Louis ose une mélodie aussi venimeuse qu’enveloppante pour embrasser la fugitive beauté d’A une passante, télescope l’anxiété et le sensuel sur Chansons d’après-midi. La voix, qui semble être revenue de tout, creuse les mots, élargit encore plus l’espace. Il paraît que Verlaine sera son prochain angle d’attaque. Si c’est de cette hauteur-là, on accepte volontiers de patienter encore pour des chansons originales.

Jean-Louis Murat: «Charles & Léo» (2007) 

Toujours aussi iconoclaste, l’Auvergnat exhume d’une cassette remise par Mathieu Ferré, le fils, douze des vingt-deux poèmes sur lesquels le chanteur anarchiste s’accompagnait au piano. Si Léo Ferré avait enregistré Baudelaire à deux reprises (1957 et 1967), le temps lui a fait défaut pour s’atteler à un troisième volume. Murat s’en charge donc, en respectant à la lettre la structure mélodique de son aîné. Son timbre langoureux se marie notamment à merveille avec la nonchalance musicale de l’Horloge ou la convocation du souvenir (Je n’ai pas oublié). Morgane Imbeaud, l’ex-voix féminine de Cocoon, ne passe pas par hasard sur le vaporeux l’Heautontimoroumènos. Comme souvent avec Murat, un disque qui questionne de prime abord mais établit par la suite sa lente possession.

Georges Chelon: «Les Fleurs du mal», 3 volumes (2004-2009) 

De lui, bien sûr, une chanson éternellement accrochée à ses basques : le Père prodigue. Chanson-succès, solennelle et poignante, qui détonne en pleine période yé-yé. Elle a fait de l’ombre à un répertoire pourtant solide, sentimental et social, joliment poétique. En marge du circuit médiatique – et on ne peut que le déplorer -, Georges Chelon s’est lui aussi emparé des vers de Baudelaire. Démarche jusqu’au-boutiste, en plusieurs étapes et volumes, puisqu’il a balayé l’intégralité des Fleurs du mal. Cent-cinquante poèmes à habiller et interpréter, bel exploit. Ce qui frappe, c’est la clarté de sa voix vibrante. Idéal pour celui qui aime la belle chanson de facture classique.

Serge Reggiani: «Monsieur Baudelaire» (1995)

Il y a ce moment suspendu qui vit toujours dans les archives de l’INA : Serge Reggiani récite Enivrez-vous dans les yeux de son interlocutrice Denise Glaser. Un phrasé, une diction et une sensibilité uniques. Au cours de sa carrière, il ne cessera de revenir à Baudelaire. Les Fleurs du mal évidemment, mais aussi des poèmes en prose comme l’Etranger ou les Bienfaits de la lune. Son attachement est tel qu’il lui destine une chanson en 1995, Monsieur Baudelaire. «S’il vous plaît, Monsieur Baudelaire / Un peu de fleurs du mal / Quelque chose à fumer / S’il vous plaît, Monsieur Baudelaire / Ça peut pas faire de mal / C’est du rêve imprimé.» Paroles et musiques Barbelivien, qui signe une de ses rares fulgurances. C’est dire la force d’inspiration de Baudelaire…

Patrice Demailly

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