Maurice Genevoix : "J'ai toujours été hanté par une forme de poésie"

Maurice Genevoix en Sologne dans sa propriété des Vernelles, en avril 1980.
Maurice Genevoix en Sologne dans sa propriété des Vernelles, en avril 1980.•
Crédits : Micheline Pelletier/Gamma-Rapho

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Maurice Genevoix se livre sans fards dans cet entretien diffusé en 1970, alors qu’il est âgé de 80 ans et encore secrétaire perpétuel de l’Académie française et cela  jusqu’en 1974, date à laquelle il démissionnera de son poste pour se consacrer encore plus entièrement à l’écriture. Il décrit avec un brin d’ironie comment il perçoit cette fonction honorifique.

Je crois que je suis arrivé à concilier, et par conséquent à neutraliser les deux côtés antinomiques en apparence du paradoxe, et avoir prouvé par le fait, qu’on peut être à la fois secrétaire perpétuel de l’Académie française et être Maurice Genevoix, c’est-à-dire l’être le moins conformiste, le plus libertaire qu’il soit humainement concevable et possible.

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Maurice Genevoix retrace sa vie dans l’émission “Paradoxes” le 24/02/1970 sur France Culture.

Maurice Genevoix revient sur son enfance et son parcours d’avant la guerre qui lui ont forgé un caractère endurci à travers des “contraintes” et des “servitudes“. Même son entrée au régiment en 1911 lui a paru comme “une évasion, une libération extraordinaires“.

J’ai été un écolier à partir de mon vingt-deuxième mois, ça débarrassait les familles, on nous mettait à ce qu’on appelait l’asile, c’est-à-dire l’école maternelle, en octobre 1892. Déjà à ce moment-là j’ai été pris dans les engrenages sociaux. Je suis allé de la maternelle à la grande école, de la grande école comme boursier j’étais coincé au lycée. Après les bachos j’ai été embarqué par la force même des choses, des rails sur lesquels on m’avait placé sans me demander mon avis, au lycée d’Orléans, puis après en khâgne, après j’ai été à l’Ecole Normale et au moment où je pensais tout de même me réaliser un peu et vivre pour moi et en moi-même, et bien à ce moment-là j’ai été embarqué dans une autre aventure vis-à-vis de laquelle on n’avait pas à exprimer d’avis, la guerre. Alors voilà un homme pris dès son âge le plus tendre dans une gangue, un carcan social.

Maurice Genevoix devant la dureté de la vie, ayant été orphelin de mère à l’âge de douze ans et vivant avec un père “autoritaire“, “assombri“, “aigri“, Maurice Genevoix affirme qu’il avait “toujours, toujours, des portes de sortie et des possibilités d’évasion“. Il parle ainsi de sa passion pour la pêche à la ligne, comme un moyen d’atteindre une “liberté intérieure absolue en dehors de toutes les contraintes“.

Je corrigeais le côté oppressif par l’intensité de mes réactions intimes.

L’entretien se poursuit sur sa vocation littéraire, ses goûts et modèles en littérature : Flaubert, pour “ses qualités de rythme, de sonorité” ou encore Maupassant, “un écrivain vivant“.

Attiré par Balzac, j’avais connu Balzac très jeune, quand j’étais élève de seconde, j’ai avalé tout Balzac, une nourriture substantielle, c’était à en suffoquer, j’avais été bouleversé et profondément imprégné. J’avais lu Guerre et Paix, déjà, vraiment j’étais sensible aux très grandes œuvres et éternelles. Je crois que les premiers modèles avec lesquels j’avais pu entrer en contact, étaient tellement intimidants que je ne me serais jamais fait à l’idée, à la perspective que je pourrais un jour être moi-même un écrivain. Je situais cela tellement haut, tellement loin de moi.

A la fin de l’entretien, l’écrivain académicien dresse comme un bilan de sa “destinée laborieuse“, qu’il pense avoir été “sincère, au service de [son] message“. Il s’explique sur le besoin ressenti d’écrire sur les animaux, sujet de son dernier livre Le bestiaire enchanté paru en 1969 et à propos desquels il livre ses pensées et souvenirs personnels s’appuyant sur sa mémoire et son sens remarquable de l’observation de la vie intérieure animale.

Mes derniers livres sont un aboutissement, j’étais voué à les écrire un  jour ou l’autre. […] J’ai eu le sentiment, qu’à travers mon cheminement j’avais laissé beaucoup de choses vivantes en route et en particulier l’animal. Alors je me suis retourné et j’ai perçu derrière moi quantité de silhouettes qui me faisaient signe. […] Et là, je rejoins le premier témoin de la guerre de 14-18. Entre l’homme qui a écrit Le Bestiaire et l’homme qui a écrit Sous Verdun, il y a une continuité absolue. En tout cas, moi je m’enchaîne, je me retrouve et je me reconnais sans paradoxes aucun d’un bout à l’autre.

  • “Paradoxes”
  • Première diffusion le 24/02/1970
  • Producteur : Alain Bosquet
  • Indexation web : Odile Dereuddre, de la Documentation de Radio France
  • Archive INA – Radio France

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