Le continent des revues

Salon de la revue 2017
Salon de la revue 2017•
Crédits : Ent’revues

Car ce sont des pourvoyeuses naturelles d’idées et de débats. La dernière livraison de la Revue du Crieur l’illustre parfaitement, avec l’article coécrit par l’anthropologue David Graeber et l’archéologue David Wengrow qui mettent en cause le récit dominant de l’évolution des sociétés humaines selon lequel nous serions passés de l’organisation tribale et égalitaire des chasseurs-cueilleurs, à des sociétés plus complexes, avec l’agriculture et la production de surplus permettant à certains l’accumulation de richesses et d’influence, puis avec l’émergence des villes, et l’apparition de nouvelles classes de bureaucrates et de guerriers-politiciens qui accaparent le pouvoir et perpétuent les inégalités. L’idée sous-jacente, c’est que les inégalités sont un mal nécessaire, le fruit naturel d’une évolution qui nous a apporté par ailleurs la civilisation et l’écriture, et la perspective du progrès technique. Or, affirment les auteurs, rien ne permet de prouver ce scénario qui recycle la thèse rousseauiste de l’état de nature, dont ils rappellent qu’elle était chez l’auteur du Discours sur l’origine de l’inégalité, une hypothèse de travail. Bien au contraire, les preuves s’accumulent aujourd’hui pour mettre à mal ce récit linéaire, et montrer l’imagination dont de nombreuses sociétés préhistoriques ont été capables, faisant et défaisant les mondes politiques, même après l’apparition des villes. 

Changer le cours de l’histoire

L’enjeu intellectuel et politique du débat ouvert par Graeber et Wengrow, c’est de faire un sort aux « prophéties lugubres selon lesquelles n’importe quelle forme “complexe” d’organisation sociale nécessite forcément que de petites élites prennent en charge les ressources clés avant de piétiner le reste du monde », et de commencer « à réfléchir à ce que pourrait être une version non biblique de l’histoire de l’humanité ». D’autant que traiter la question politique en termes d’inégalités revient selon eux à la biaiser. 

À la différence de termes comme “capital” ou “pouvoir de classe”, le mot “inégalité” semble conçu de façon à ne conduire qu’à des demi-mesures et à des compromis. On peut envisager de renverser le capitalisme ou de briser le pouvoir d’Etat ; mais il est très compliqué de concevoir l’élimination de l’”inégalité”.

Ne serait-ce que parce que nous sommes tous différents… Parmi les nombreux exemples, issus de recherches récentes, qui mettent en cause le récit traditionnel de l’histoire du monde, les « techniques avancées de reconstruction climatique » et « la datation chronométrique » ont mis en évidence des variations en termes d’organisation sociale suivant le cycle des saisons, avec des formes alternatives de communauté. Des royautés éphémères, à l’image des constructions monumentales érigées « pour être ensuite rapidement démolies » à l’issue d’un grand festin s’apparentant à un gigantesque potlatch (les temples de pierre de Göbekli Tepe, à la frontière turco-syrienne). Ou encore, des villes dont les conseils municipaux conservaient une autonomie réelle face à l’Etat impérial, comme dans l’ancien Mexique, celle Tlaxcala, dirigée par « un conseil élu dont les membres étaient régulièrement fouettés par leurs électeurs afin de leur rappeler qui était, en fin de compte, responsable ». 

“L’homme des bois”

La dernière livraison de la revue Europe est consacrée à Joseph Delteil, un écrivain paysan, un temps proche des surréalistes, attaché à une géographie où l’Ariège familiale, notamment celle des grottes lui donne de remonter le temps pour célébrer « le paléolithique », « maître-mot de sa philosophie et point d’arrivée de son exploration du monde, de lui-même, des hommes et au delà », écrit Marie-Françoise Lemonnier-Delpy. La Cuisine paléolithique, titre de l’un de ses livres, est un manifeste – pour « la cuisine brute comme il y a de l’art brut » – et une ode à l’alimentation naturelle, avec de savoureuses descriptions : les raisins 

Humides de rosée, peinturlurés d’aurore, avec leur odeur de nuit, leur volume ailé, et cette sensation dans la main de seins, de seins à vin et dans la bouche cette abondance fondante, ce gorgement voluptueux ! On a l’impression de manger le matin.

“Europe” et l’Espagne

La revue Europe est présente au Salon, et son directeur, Jean-Baptiste Para, signe dans La Revue des revues un article sur ses liens forts avec l’Espagne, dès ses premiers numéros, au début des années 20 et pendant toute la durée de la guerre civile. Avec notamment les contributions de celui qui allait mener le Frente popular à la victoire en 1936 et être élu président de la République : Manuel Azaña. Sous la dictature de Primo de Rivera, alors qu’il est directeur du journal d’opposition fondé par José Ortega y Gasset, España, la revue Europe publie les textes d’un auteur anonyme « particulièrement bien informé » sur la dictature, dont tout laisse à penser que c’est lui. Il parle du « messianisme » d’un « peuple inexpérimenté » qui, « pour obtenir la ponctualité des fonctionnaires, une administration municipale régulière et une certaine politique du ravitaillement » s’expose à la nécessité de « défaire la constitution, de supprimer la liberté de la presse, de proclamer la loi martiale et se confier aux inspirations d’un général ».

Par Jacques Munier

28e édition du Salon de la revue
28e édition du Salon de la revue•
Crédits : Ent’revues

28e Salon de la revue
Halle des Blancs Manteaux
48, rue Vieille-du-Temple
75004 Paris
Vendredi 9 novembre 20h-22h
Samedi 10 novembre, 10h-20h
Dimanche 11 novembre, 10h-19h30

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