#Coupe du monde 1998 : « Finalement, on est peut-être de grands joueurs »

Archives. Abasourdis autant qu’heureux, les vingt-deux de l’entraîneur Aimé Jacquet ont du mal à prendre conscience qu’ils viennent d’offrir à la France sa première Coupe du monde.

Le Monde | • Mis à jour le
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Par Benoît Hopquin

« Une » du supplément Mondial du « Monde », le 14 juillet 1998.

14 juillet 1998

Qu’elle fut longue à venir, cette Coupe du monde ! Le protocole était interminable, avec ses remises de médailles et ses poignées de main. Le cérémonial lambinait. Le trophée était négligemment posé sur l’estrade sans que personne ne s’en occupe. Qu’attendaient-ils pour le donner ? Enfin, Didier Deschamps s’est hissé sur l’estrade. Jacques Chirac lui a remis la babiole. Il l’a brandie, comme quinze capitaines avant lui. Mais c’était Deschamps. Mais c’était la France. La France, championne du monde.

Qu’elle fut longue à revenir… Soixante-huit ans que le pays l’attendait. Soixante-huit ans que Jules Rimet, le fondateur de l’épreuve, embarquait pour l’Uruguay à bord du Conte-Verde avec dans ses bagages une victoire ailée en or à remettre au vainqueur de la première Coupe du monde de l’histoire. La compétition avait grandi. Elle était devenue une comète qui secouait la planète tous les quatre ans. Le trophée prodigue revenait à la maison, enfin son successeur. Il était différent, plus beau, magnifié par ses pérégrinations et sa fabuleuse histoire.

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« Notre génération a réalisé ce que les autres n’ont pu faire », estimait Bernard Lama. « La coupe restera là, elle ne partira pas, c’est ce qu’on voulait tous », affirmait Zinédine Zidane. Le meneur de jeu de l’équipe de France a fait ce qu’il fallait pour la retenir. « Il nous a apporté la lumière », laissait échapper Aimé Jacquet. Ses deux buts ont scellé en une mi-temps la partie et l’avenir du trophée pour les quatre ans à venir. Deux coups de tête, deux pierres apportées à sa stèle pour l’éternité. Cela suffisait pour être champion du monde.

« Un scénario presque parfait »

« A la limite, ce match a été trop facile, assurait Lilian Thuram. Tout s’est passé comme ça se passe seulement dans les rêves. » Marcel Desailly jugeait, lui, que les Brésiliens avaient été « décevants ». Bixente Lizarazu évoquait le « scénario presque parfait ». Frank Lebœuf, le pieux, savait que tout était déjà écrit : « On a un destin. Il est tracé. Pour moi, il est heureux. » Stéphane Guivarc’h ne voyait encore qu’« une délivrance ». Youri Djorkaeff considérait simplement que « le travail avait été accompli ». A chaque fois transparaissait dans le discours rabat-joie la même interrogation incrédule. Etait-ce si simple d’entrer dans l’histoire ?

Zinédine Zidane contre l’Arabie saoudite, le 18 juin 1998 à Saint-Denis.

Vingt-deux antihéros menés par un M. Tout-le-Monde auraient donc hissé la France sur « le toit du monde », pour reprendre l’expression de Didier Deschamps. C’est du moins ce que voulaient laisser croire les intéressés à la sortie du vestiaire. Etait-ce la modestie qui leur donnait cette retenue dans le propos, ou plus simplement l’incapacité des mots à capturer la foule de sentiments qui les assaillaient ? « Je ne sais pas où je suis », jurait Emmanuel Petit après avoir été partout sur le terrain. Et s’ils parlaient tous comme Youri Djorkaeff du « plaisir de faire plaisir aux gens », c’est qu’il n’arrivait pas à partager cette extase qui traversait le pays. « On le savourera demain », espérait Zinédine Zidane. « Il faut prendre du recul. Après les vacances, peut-être », pronostiquait plutôt Emmanuel Petit. « On aura toute la vie pour s’en rendre compte », préférait philosopher Bixente Lizarazu.

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Un rituel plus qu’une fête

Comment dire l’indicible ? Longtemps après le match, longtemps après des embrassades convenues et un tour d’honneur presque machinal, les joueurs tentaient de réaliser ce que cette victoire avait de particulier dans leur carrière. Frank Lebœuf, seul dans le rond central, regardait, regardait, les yeux grands ouverts, pour essayer de comprendre. Thierry Henry est revenu sur la pelouse avec un téléphone portable pour tenter de partager avec son interlocuteur cette émotion à nulle autre pareille. Dans le vestiaire, Emmanuel Petit a pris une chaise et s’est isolé dans les douches, sans plus arriver à cerner ce qui se passait au fond de lui-même. « Ça a quelque chose d’irréel », assurait-il.

Les chants ont fusé, le champagne a coulé, mais cette fête avait, pour la première fois depuis le début de la Coupe du monde 1998, quelque chose de factice. Ce n’était qu’un rituel, un réflexe conditionné d’après-match. Les joueurs étaient abasourdis. Aimé Jacquet l’était autant qu’eux, se réfugiant derrière des formules de technicien. La seule tentative osée de la soirée appartiendra finalement à Mario Zagallo, son alter ego : « J’espérais passer sous l’arc du triomphe. Mais l’Arc de Triomphe appartient à la France. »

« C’est l’aboutissement de quatre ans de travail », estimait Youri Djorkaeff. Comme tout accouchement, cette Coupe du monde laissait un grand vide. L’équipe de France avait le baby blues. « Je suis presque déçu que ça se termine », exprimait Emmanuel Petit. Ce 12 juillet mettait un terme brutal à une aventure humaine exaltante qu’aucun d’eux n’avait jamais expérimentée et que la plupart ne connaîtraient plus dans leur carrière finissante.

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Alors les joueurs sont retournés une dernière fois se claquemurer à Clairefontaine, leur maison. Ils ont ignoré la foule qui les saluait et fêté, seuls avec leurs femmes, la fin d’une belle histoire. Demain, il sera temps d’aller parader sur les Champs-Elysées et de recevoir l’hommage de la nation reconnaissante. Ce soir, ils avaient envie d’être une dernière fois entre eux. Ces vingt-deux champions avaient déjà tellement en commun avant cette victoire. « Le football est un vecteur qui permet de gommer les différences raciales, sociales ou politiques », estime Didier Deschamps. Il peut faire plus que cela et amener des destins à s’entrechoquer.

L’équilibre avant la gloire

Les similitudes dans les trajectoires des joueurs de l’équipe de France sont frappantes. Ce sont pour la plupart des déracinés, des hommes dont l’existence s’est trouvée un temps en bascule. Le ballon leur a rendu leur équilibre bien avant de leur offrir la gloire. Si ces hommes n’ont pas tremblé, dimanche, c’est que leur parcours antérieur a forgé des caractères hors normes. S’ils se sont si bien entendu durant ce long voyage en groupe, c’est qu’ils avaient d’autres envies communes, d’autres défis à relever que le football.

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Ainsi d’Emmanuel Petit. Le joueur a dédié son match exemplaire à son frère, Olivier, décédé sur un terrain d’une rupture d’anévrisme, il y a onze ans. Comme chaque fois, le joueur s’est signé discrètement, dix secondes avant le coup d’envoi, en mémoire du disparu. Depuis longtemps, le football, qui le priva d’un des siens, ne suscitait plus chez Emmanuel que des sentiments mélangés. Le deuil fut long. Il s’est sans doute définitivement achevé sur ce but inscrit à la quatre-vingt-dixième minute.

Au début du match, Marcel Desailly a également pensé à son frère, Seth Adonkor, mort dans un accident de voiture, le 18 novembre 1984, vers Saint-Nazaire (Loire-Atlantique). Didier Deschamps, son compagnon de chambre au centre de formation de Nantes, l’homme dans les bras duquel il est tombé en premier ce dimanche, fut chargé de lui annoncer la terrible nouvelle. Après cela, Didier Deschamps pouvait brandir sans trembler une Coupe du monde. Ces événements tragiques plus que leur carrière commune ont rapproché les deux joueurs.

Le droit de pleurer

S’il est vrai que le football est une école de la vie, la vie peut aussi devenir une école de football. Cette Coupe du monde rattrapait chez ses vainqueurs bien des souffrances endurées. Alors, ils avaient le droit de pleurer de bonheur, sur la pelouse du Stade de France. « C’est la première fois que cela m’arrive », assurait Fabien Barthez. C’est la première fois qu’il était si haut.

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Ils ont pleuré donc, mais sans exubérance. Ils avaient battu (3-0) le Brésil, un monstre quatre fois détenteur du titre. Ils avaient joué vingt-cinq minutes à dix, après l’expulsion de Marcel Desailly, sans que les virtuoses auriverde parviennent à les faire ciller. Ils avaient la meilleure attaque (15 buts marqués) et la meilleure défense de la compétition (2 buts encaissés). Ils étaient qualifiés d’office pour l’édition 2002 et assurés d’en jouer le match d’ouverture. Ils étaient les héros de la France.

C’est vrai, cela faisait beaucoup de choses en même temps. Trop sans doute, même pour les caractères les mieux trempés. L’exploit leur semblait démesuré. « Finalement, nous sommes peut-être des grands joueurs », osait timidement Emmanuel Petit. Peut-être même des champions du monde.