Coupe du monde 2018: Hooliganisme, ambiance et goulag… A quoi s’attendent les supporters français en Russie

Des supporters français lors de l'entraînement des Bleus à Istra, le 12 juin 2018. — FRANCK FIFE / AFP

  • L'équipe de France joue son premier match de Coupe du monde samedi contre l'Australie.
  • De 12.000 à 17.000 supporters vont faire le déplacement depuis la France pour voir un ou plusieurs matchs des Bleus. 
  • L'ambiance en Russie interroge, mais l'excitation et l'envie d'en profiter sont bien là. 

De notre envoyé spécial à Istra,

Tous ne sont pas aussi fous que les désormais fameux 23 membres des Irrésistibles Français, qui se sont farcis plus de 50 heures de bus pour rallier Istra depuis Lyon entre samedi soir et mardi au lever du jour. Mais chacun des quelque 12.000 à 17.000 supporters français (selon le parcours des Bleus) qui vont se rendre en Russie  pendant le mois que va durer la Coupe du monde partage la même envie. « Ça fait des années qu’on parle de la Russie, des mois qu’on s’organise. On est excité, on n’en peut plus ! », s’exclame Yannick Vanhee, de la section de Dunkerque.

Le moment est enfin arrivé. Certains – une minorité – seront là du début à la fin. La plupart se sont fait un programme à la carte, entre intérêt des matchs, chance au tirage des billets, jours de dispo avec le boulot et bien sûr coût du voyage. « On a calculé, sans compter les billets pour les matchs, on est à environ 100 euros par jour pour le logement, les déplacements et les à-côtés. En tout, une Coupe du monde c’est entre 4.000 et 5.000 euros », détaille Jean Tolotta, le volubile président de la section Var, qui n’oublie jamais de rappeler l’importance « des apéros » dans le budget prévisionnel.

« Toto de Hyères », comme on l’appelle, restera jusqu’à ce que la France se fasse éliminer. Yannick, lui, sera là pour le premier match, puis il repartira en France avant de revenir à partir des huitièmes de finale. En tout, ils seront 69 de la section Dunkerque à partir en Russie. Les IF, le principal groupe de supporters des Bleus, sont 260 à faire le voyage (sur 1150 adhérents), dont une cinquantaine du début à la fin. « C’est à peu près comme pour le Brésil, explique le président Hervé Mougin. On ne savait pas trop ce que ça allait donner, l’attrait touristique pour la Russie est moindre, mais celui pour l’équipe de France est sans doute plus fort. »

Forcément, des questions autour de la sécurité et du climat en Russie se sont posées. Dans chaque section, ça a beaucoup débattu. « On a des a priori quand on ne connaît pas. Et on ne peut pas dire qu’on ait parlé de la Russie de manière positive ces derniers temps, entre le dopage dans le sport, le hooliganisme et le contexte politique », résume Hervé Mougin.

Tous ont essayé de lever un maximum de doutes. De se renseigner auprès des autorités ou de connaissances. « Des garanties, on n’en aura jamais, mais on s’informe, raconte notre Dunkerquois. J’ai eu un journaliste sur place, et aussi un hébergeur. Le sentiment, c’est qu’ils sont heureux de recevoir le monde. Poutine a envie de donner une belle image de son pays, il met la pression sur tout le monde là-bas. »

Les têtes les plus connues du hooliganisme russe seront ainsi assignées à résidence. Et Alexander Chpriguine, le sulfureux patron de la bande qui s’était fait connaître lors des affrontements à Marseille en 2016, s’est voulu apaisant. « On nous a dit que si le gouvernement russe n’avait pas collaboré avec la police française à l’époque, c’était pour créer un antécédent, pour pouvoir dire que même en France, il pouvait se passer des choses, détaille le boss des IF. C’était un moyen de pouvoir ouvrir le parapluie en cas de problème chez eux pendant cette Coupe du monde. Mais on est plutôt rassurés de ce point de vue, les militaires seront très présents. »

Déjà, lors du match amical à Saint-Pétersbourg en mars, ceux qui étaient là ont été impressionnés par la sécurité mise en place. « J’ai vu leur matos pour les contrôles, les agents de sécu avec des casques, décrit Jean Tolotta. Il y a un gorille tous les trois mètres, ça ne donne pas envie de faire n’importe quoi. » En revanche, il faudra venir tôt au stade pour être certain d’être en place à l’heure pour le coup d’envoi. Les fouilles seront drastiques, les contrôles d’identité aussi. Avoir un billet ne suffira pas, il faudra que le code-barres corresponde à celui sur la « fan ID » (« passeport du supporter » en VF) que chacun a dû se procurer avant de partir.

Des fumigènes dans les rues ? « Goulag »

« Et pour faire rentrer des grands drapeaux ou des tambours, ça ne va pas être simple non plus, ajoute Hervé Mougin. On a reçu un document qui explique ce qu’on peut faire rentrer et comment, mais c’est un processus complexe. Il faut des certificats pour chaque élément, plus des tests sur place de l’inflammabilité des matières et tout. Ça devient compliqué d’organiser des choses. »

En dehors des stades, il va falloir se tenir à carreau également. Les IF comptaient organiser des cortèges de supporters entre les casas bleues (un lieu d’accueil des supporters dans les villes où auront lieu les matchs) et le stade. Une vingtaine de minutes de marche, en chantant, et éventuellement en craquant quelques fumigènes pour l’ambiance. « On voulait voir avec la police nationale si c’était possible. Notre correspondant russe a éclaté de rire et dans sa réponse j’ai surtout compris un mot : "goulag", illustre leur président. Bon, on verra sur place avec les polices locales. »

Aux abords du stade Luzhniki, à Moscou, mardi.
Aux abords du stade Luzhniki, à Moscou, mardi. – Andy Commins/Mirrorpix/SIPA

Cela n’empêchera pas de découvrir les charmes de la Russie. La Place Rouge avec le Kremlin à Moscou, la mosquée Koul-Charif à Kazan, l’Ermitage à Saint-Pétersbourg ou le Sotchi Park si les Bleus les emmènent jusque-là… ils ont tous leur petit programme. Et l’intention de profiter de l’ambiance. « Nous on a loué un mini bus pour 15, on va beaucoup bouger pour voir un maximum de choses, explique Alain Loisel, du club de supporters Normandie Foot. Surtout, on aime bien discuter avec les supporters des autres pays, voir comment ils s’organisent, ce qu’ils mettent en place. » L’immense bâche trimballée par les Croates avec un chariot élévateur ou la petite île privatisée par les Suédois, qui avaient fait venir leur propre camion à bière, restent ses histoires préférées.

« En 2010, je suis allé boire des coups à Soweto, on m’a dit "tu vas te faire égorger". Pas du tout. Vous véhiculez ce que vous êtes, philosophe Toto de Hyères. Je n’ai jamais eu d’histoires, moi je suis là pour me faire plaisir, boire des coups, faire des rencontres et voir des matchs de ballon. Là en Russie c’est pareil. Le petit Péruvien qui va traverser pour venir voir son équipe, on n’est pas près de le revoir. Alors il faut en profiter. »