Stéphane Gatignon : « On attend de Macron des actes » sur la Seine-Saint-Denis

L’ancien maire de Sevran, qui a démissionné fin mars pour protester contre l’insuffisance des politiques publiques en banlieues, a répondu, vendredi, aux questions des internautes du Monde.fr sur la faillite de l’Etat en Seine-Saint-Denis.

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Kate : Partagez-vous le constat fait dans leur rapport par François Cornut-Gentille (LR) et Rodrigue Kokouendo (LRM), qui parlent de « République en échec » ?

Stéphane Gatignon : Oui, dans le sens où le rapport porte sur les responsabilités régaliennes de l’Etat. On voit bien tout simplement que l’Etat met moins en Seine-Saint-Denis sur ses responsabilités de justice, de police, d’école… Au niveau de la justice, par exemple, il suffit de voir le tribunal de Bobigny et d’y passer une journée pour comprendre que ce tribunal est à la fois surchargé, totalement inadapté pour recevoir du public, avec des audiences parfois compliquées.

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Pour ma part, cela fait dix-sept ans que je fais ce constat. Ce qui change, avec ce rapport, c’est qu’il est officiel puisqu’il sort de l’Assemblée nationale. On ne pourra plus dire « ces élus ou telle personne abusent en disant que l’Etat est moins en Seine-Saint-Denis qu’ailleurs ». Maintenant, l’Etat, le président de la République, doivent prendre des mesures pour que la Seine-Saint-Denis soit traitée avec équité.

Rosy : Des décisions semblaient prévues mardi 22 mai et aujourd’hui on lit que non, finalement, il ne se passera rien mardi. Pourquoi ? Macron a-t-il réellement envie de se coltiner le dossier banlieues ?

J’espère que le chef de l’Etat parlera le 22 et annoncera 1) des mesures, 2) une méthode et 3) une organisation et des hommes et des femmes pour mettre en œuvre une nouvelle politique en banlieue. Aujourd’hui, on attend de Macron un discours clair et des actes. S’il ne veut pas se coltiner la banlieue, c’est la banlieue qui va se coltiner à lui. Il faut des réponses aux questions posées depuis des mois, voire des années. Le rapport sur la Seine-Saint-Denis démontre l’urgence de ces réponses.

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Certaines mesures du plan Borloo peuvent sembler gadget à certains, mais je les invite à lire l’ensemble du plan. Je regrette d’ailleurs que certains se soient sentis écartés des propositions par, je pense, une incompréhension du rôle de chacun. Et je pense que les tergiversations actuelles de l’Elysée amplifient ces incompréhensions. Aujourd’hui, c’est au président de parler et d’avoir un discours fort. C’est le seul moyen de redonner confiance à tout le monde et que chacun, où qu’il soit, participe collectivement à ce chantier qui est tout à la fois la vision et la construction d’une autre banlieue pour la France

Jack : Que pensez-vous des propositions de Jean-Louis Borloo sur les banlieues ?

Ses propositions forment une caisse à outils pour les territoires de banlieues, mais aussi les villes en grande difficulté en région et dans les DOM. Il propose des choses très concrètes. Un exemple : sur la petite enfance, la proposition de créer 30 000 places d’accueil dans nos territoires est fondamentale. Cela doit permettre à de nombreuses mères de famille, aujourd’hui astreintes à résidence dans le quartier ou la cité, de pouvoir avoir un mode de garde pour leurs enfants et ainsi pouvoir trouver ou retrouver un emploi, avec une autonomie sociale et financière. Quand on parle du rapport hommes-femmes dans les quartiers, cette question est essentielle. C’est financé par les excédents de la Caisse des allocations familiales, et non par le budget de l’Etat.

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Berry : A votre avis, quelles sont les raisons de ce manque d’investissement de l’Etat ?

Historiquement, la Seine-Saint-Denis a accueilli des ouvriers car les usines étaient là. Elles sont parties, et les populations fragiles qui y vivent actuellement forment un réservoir de main-d’œuvre important dans l’économie légale et dans l’autre économie. On sait aujourd’hui qu’une partie des chantiers de BTP ont une grosse part de travailleurs au noir. Ces travailleurs habitent dans nos territoires. Cette économie parallèle permet aux gens les plus fragiles de vivre et à notre économie de tourner. C’est une partie de la réponse. D’autre part, je pense profondément qu’il y a une incompréhension totale de la part des gouvernants sur ce que sont la banlieue, ses habitants, ses dynamiques.

Adrien : Ce problème se résume-t-il à un problème de moyens ?

Ce n’est pas seulement un problème financier, mais une volonté politique. Les nombreux projets qui existent pour « faire péter le ghetto » ne bénéficient pas aujourd’hui d’un soutien suffisant de l’Etat. Pour Sevran, dans un nouveau quartier, nous discutons avec les services de l’Etat depuis trois ans pour pouvoir accueillir deux résidences étudiantes. L’investisseur est là, le gestionnaire est là, la région est d’accord : l’Etat ne met pas d’argent, mais refuse le Graal qui est un tampon sur un papier. Comment changer les choses chez nous si on ne restructure pas nos villes en permettant à chacun d’y habiter ?

Thibault : Est-il envisageable et souhaitable, selon vous, de renforcer le pouvoir des communes sur les projets de construction ?

Nous n’en sortirons pas en France si nous ne mixons pas les différents types d’habitat, pas seulement logements HLM et copropriétés, mais aussi logements pour personnes âgées ou étudiants. Il faut qu’il n’y ait pas qu’un seul type de population dans les territoires. Tout cela est possible si tout le monde joue le jeu : les élus locaux, l’Etat, les bailleurs sociaux, les investisseurs privés. C’est du gagnant-gagnant.

Sleepy Hollow : Comment attirer du personnel dans ce département ?

Il faut changer les règles de la Fonction publique pour la justice, l’école, la police. Aujourd’hui, ce sont les fonctionnaires qui ont le moins de points qui se retrouvent en Seine-Saint-Denis. C’est difficile de passer de Guéret, dans la Creuse, aux Beaudottes, à Sevran, quand on est un jeune policier. Il faut changer cela, donner des primes pour qu’un agent « qui a de la bouteille » exerce dans nos territoires. Au même nombre de fonctionnaires par habitant, nos territoires coûtent environ 20 % de moins à l’Etat, parce que ces fonctionnaires sont jeunes.

Sam : Pensez-vous que votre démission a fait bouger les choses ?

Au-delà du côté personnel, je pense que ma démission a fait prendre conscience de la situation en banlieue et, au-delà, de la difficulté d’être maire aujourd’hui en France, que ce soit en zone urbaine ou rurale.

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Héloïse : Avec l’évolution du Grand Paris, l’installation d’entreprises, la construction de nouveaux logements, n’y aura-t-il pas une arrivée de médecins, d’avocats, etc. ?

La Seine-Saint-Denis se transforme profondément aujourd’hui, et l’arrivée du métro, et notamment celui du Grand Paris, est essentielle dans ces transformations puisqu’elle mobilise beaucoup d’investissements publics et surtout privés. Ce rapport parlementaire montre bien la situation paradoxale dans laquelle on est : ce département est fragile et en même temps l’avenir est là, notamment par la jeunesse de sa population. C’est pourquoi l’enjeu n’est pas seulement financier, mais d’abord politique. Les élus locaux et l’Etat doivent travailler main dans la main pour transformer nos territoires.

Durandag : Les problèmes sont-ils à chercher en amont ou en aval ?

Je pense que rien n’est irrécupérable. Tout d’abord il faut accepter que nous sommes dans un monde cosmopolite, jeune, libéral, avec des solidarités. La banlieue, c’est d’abord ça. Ensuite, il faut retisser du lien, renforcer les corps intermédiaires, souvent désabusés, mais qui font que cela ne craque pas. Je pense évidemment à ces milliers de gens investis dans le monde sportif, culturel, de l’entreprise. Ces gens engagés qui font par exemple que chaque semaine plus de 500 matchs de football sont organisés en Seine-Saint-Denis, c’est grâce à eux que la vie continue. Il faut que le président s’adresse d’abord à eux, et pas à ceux qui vivent depuis des années des subsides de la politique de la ville ou existent grâce à la situation en banlieue.