Le temps des déserteurs

Les désertions représentent 74 % des infractions commises par des militaires, selon les chiffres obtenus par « Le Monde ». Elles concernent surtout des jeunes engagés déçus par la réalité du métier.

Le Monde | |

Par Faustine Vincent (Toulouse, envoyée spéciale)

Le jeune homme lance un dernier regard inquiet à sa mère et à sa copine, et s’avance timidement à la barre. La juge lit : « Vous comparaissez pour désertion en temps de paix, le 3 octobre 2016. Vous n’êtes pas revenu après un quartier libre. Vous avez expliqué que vous vous faisiez une idée différente de l’armée, que le métier n’était pas passionnant et que vos journées consistaient à faire un peu de sport le matin, puis à attendre en chambre jusqu’à 17 h 30. » La magistrate ­redresse la tête, l’air navré, puis interpelle le prévenu : « Quand vous vous êtes engagé, vous pensiez que ce serait formidable tout le temps ? » Il baisse les yeux comme un enfant pris en faute.

Ouvrier du bâtiment et pompier volontaire de 22 ans, Lucas (les prénoms ont été changés) sait bien qu’il n’aurait pas dû abandonner son poste de parachutiste dans l’armée de terre. Mais quand il s’est engagé, en juin 2015, c’était pour « aider les autres », ­ « défendre des valeurs », « être au cœur de ­l’action » et « voyager ». Il ne s’attendait pas à s’ennuyer sec en caserne, à mille lieues du quotidien trépidant qu’on lui avait promis au recrutement. « Ça m’a déçu, bredouille-t-il. J’avais l’impression que je ne servais à rien et que je ratais ma vie. » « Mais vous avez signé un contrat de cinq ans, l’admoneste la juge. On ne peut pas dire, au bout d’un an et demi : “Bon, je m’en vais.” Ça ne marche pas comme ça. » Le procureur enfonce le clou :

« Il y a des attentes de la nation. Nos militaires risquent leur vie pour la France ! Ce n’est pas un engagement comme un autre. »

A la chambre militaire du tribunal de grande instance de Toulouse, ce matin d’hiver, un déserteur chasse l’autre. Il y a ce garçon, bien droit dans son long manteau, qui fond en larmes en racontant n’avoir pas ­toléré qu’on lui « crache dessus » lors d’une ronde « Sentinelle ». Cet autre est revenu chez ses…